16/09/2021

En défense de la fille en orange (film Être et avoir)

Par respect pour la vie privée des personnes, je n'inclurai pas d'images tirées directement du film dans cet article.



Être et avoir est un documentaire français réalisé par Nicolas Philibert, datant de 2002. On y suit une classe unique d'école primaire en milieu rural, en Auvergne, assurée par l'instituteur Georges Lopez.

Il y a quelque chose qui m'a frappé en regardant à nouveau ce film, 20 ans après ; c'est que, malgré la petite taille de la classe, les enfants qu'on y voit ont tous leurs spécificités propres. Le petit Jojo, « mascotte » malgré lui du film, par exemple, aurait très bien pu être diagnostiqué du TDAH s'il avait vécu aux États-Unis, et aurait donc pu passer la majorité de son enfance sous ritaline. 

Mais ce n'est pas le seul enfant du film qui a des « particularités ».

En effet, dès le début du film, lors de l'arrivée à l'école sous la neige, on voit une fille vêtue d'orange, marcher de façon très caractéristique, un peu « rigide » (tout comme moi à peu près au même âge, comme j'ai pu m'en rendre compte rétrospectivement), puis, tout au long de ses apparitions dans le film, on peut voir sa posture et sa gestuelle gauches et « disgracieuses », et surtout ses difficultés de communication, apparentes de par son absence de jeu avec les autres enfants et surtout lors d'un passage d'anthologie. 

Maintenant, je n'aimerais pas coller de diagnostic à l'arrache, mais cela fait beaucoup penser aux symptômes que l'on attribue habituellement au Syndrome d'Asperger (et je le sais, parce que j'ai moi-même été diagnostiqué de cette condition l'année dernière).

Lors d'une scène avec sa mère, le professeur souligne sa très bonne orthographe mais aussi ses difficultés en mathématiques (ce qui constituerait une preuve, si cela se confirmait, que les Aspies ne sont pas tous bons en maths). Sa mère souligne qu'elle n'est pas très « gaie », et espère qu'elle le deviendra davantage à l'avenir. Lors de la même scène, le professeur espère la voir s'épanouir davantage. Malheureusement, cette scène est un peu gâchée par le baratin astrologique de la mère à la fin. Les deux personnes souligne de concert qu'« elle vit dans son monde »

C'est une description qui correspond beaucoup à ce que l'on a dit de moi durant ma propre enfance, certes pas exactement dans la même mesure. J'avais l'impression d'être en décalage constant vis-à-vis des autres, mais je pensais que c'était parce que j'étais surdoué, comme je l'ai découvert à l'âge de 10 ans (aujourd'hui, on dirait plutôt « haut potentiel intellectuel »). Plus tard, à l'adolescence, je me suis rendu compte (plus ou moins à mes dépens) que les surdoués n'étaient pas tous maladroits, mauvais en sports ni « asociaux ». 

Pour de nombreux Aspies non diagnostiqués qui ont grandi à cette époque-là, avec un peu de chance, cette personne est peut-être la toute première fois qu'ils ont pu voir à l'écran quelqu'un qui leur ressemblait (et qui n'était pas un stéréotype à la Rain Man). 

Néanmoins, avec le recul, certains points posent problème concernant ce film.

Notamment, l'obsession que semblent avoir certains documentaristes, dont le réalisateur lui-même, à vouloir montrer des enfants « différents » pleurer devant les caméras (plus récemment encore avec Petite fille de Sébastien Lifshitz) mériterait grandement d'être interrogée et remise en cause. 

La scène de discussion entre le professeur et son élève est aussi en cause et illustre un travers fréquent : en effet, quelque soient les bonnes intentions, il ne suffit pas de dire que les choses iront mieux pour qu'elles aillent mieux ; il faut aussi s'engager et chercher les causes du problème. Malheureusement, le neurotypisme extrême de la société française constitue un obstacle à cette démarche-là. 

Ce qui n'est pas arrangé par le fait qu'avec le temps, je dois le préciser, le film soit devenu extrêmement controversé, pour d'autres raisons : en effet, Georges Lopez a porté plainte pour atteinte à son droit à l'image et revendiquait des droits d'auteur sur le documentaire en tant qu'auteur d'une partie du texte et en tant qu'artiste-interprète du film. S'il sera finalement débouté par la justice, toute cette affaire contribuera néanmoins à jeter un sérieux doute sur les méthodes de travail et la probité de Nicolas Philibert, réalisateur du film, doute qui continuera de planer par la suite jusqu'à aujourd'hui.

Il y a aussi du positif dans ce film, bien entendu, mais il est dommage qu'il soit devenu plus difficile de l'apprécier, à cause de toutes ces histoires. 

En tout cas, je ne sais pas si la fille en orange va bien aujourd'hui, mais j'espère que oui, même si les suites du tournage n'ont pas dû être très faciles à vivre pour elle.

25/05/2021

"Marche lesbienne" : ayons un peu de recul

En ce moment, avec la pandémie en cours, on ne parle plus trop du projet de loi bioéthique, qui prévoit entre autres l'ouverture de la PMA à toutes les femmes, et qui se trimbale depuis au moins 2019 entre le gouvernement et les différentes chambres du parlement.

Et c'est fort dommage, je trouve ; le Sénat, conservateur comme par son habitude, a tout intérêt à laisser pourrir le projet et à faire obstruction pour que celui-ci soit adopté le plus tard possible, et le moins que l'on puisse noter, c'est que de ce point de vue-là, il n'a pas déçu, si je puis dire[1]. 

En effet, récemment, le Sénat a quasiment sabordé le projet de loi, en le vidant littéralement de sa substance et de ses dispositions les plus importantes. Ainsi, lors de l'examen du texte en deuxième lecture, c'est tout l'article 1 (qui prévoit l'ouverture de la PMA à toutes les femmes) qui a été rejeté.

Plus tard, et de façon prévisible, la commission mixte parlementaire n'est pas parvenue à se mettre d'accord sur un texte commun, ce qui signifie que le texte aura droit à un passage en troisième lecture à l'Assemblée Nationale.

De l'autre côté, pour des raisons en partie compréhensibles, vu le contexte actuel, les défenseurs du projet (et/ou celleux qui voudraient aller plus loin) n'ont pas donné beaucoup de voix, jusqu'à maintenant. Celleux-ci semblent eux-mêmes être divisés selon des lignes idéologiques relativement précises (notamment sur l'accès aux origines et la RCA), ce qui rend de facto quasi-impossible toute défense unifiée d'un projet alternatif, qui serait à la fois plus cohérent et moins « stigmatisant / discriminant » que l'actuel projet (cette division arrange d'ailleurs beaucoup les opposants dudit projet, soit dit en passant).

C'est donc dans ce contexte qu'un nouveau rassemblement « lesbien » a eu lieu le 25 avril dernier, en particulier à Paris.  

Cet évènement fut un relatif « succès surprise », tout particulièrement dans le contexte actuel de la pandémie de Covid-19, puisqu'il aura attiré au minimum plusieurs milliers de personnes. En revanche, il aura attiré très peu d'attention médiatique, finalement. 

En ce qui me concerne, mes propres sentiments personnels sur cette marche sont plutôt mitigés.

D'un certain côté, même si je ne suis pas nécessairement d'accord avec toutes leurs revendications (je détaillerai pourquoi dans la partie d'après), je suis, à vrai dire, extrêmement content que ce genre de marche existe et rencontre même un certain succès, en réalité. Oui, les lesbiennes sont encore trop souvent victimes de discriminations, et oui, les discriminations dans l'accès à la parentalité en font clairement partie. 

De plus, face à un gouvernement qui semble avoir délibérément mis la PMA sous le tapis et laissé traîner le sujet comme un boulet, et à un Sénat qui semble avoir tout fait pour tuer le projet dans l'œuf et l'enterrer, il était plus que nécessaire de réveiller nos chers parlementaires pour qu'ils n'ignorent pas ces revendications et n'oublient pas non plus leurs engagement passés. 

Ce qui me dérange dedans, c'est donc plutôt la rhétorique des organisatrices, leurs possibles motivations, ainsi que le contenu de leurs revendications, une fois qu'on se penche dessus et qu'on les examine plus en profondeur.

Parce que le diable se cache dans les détails. Même si, si l'on se base sur le texte des interventions lors de la marche, la ligne rouge ne semble pas avoir été franchie, il se trouve qu'en France, le lesbianisme politique se caractérise dans le meilleur des cas par une ambigüité profonde sur la question de l'accès aux origines, et dans le pire par une hostilité farouche à son encontre

De prime abord, Collages Lesbiens (le collectif à l'origine du rassemblement) semble moins explicite que les Gouines Contre Nature sur certains aspects de son projet et de ses motivations. Il subsiste néanmoins des motifs d'inquiétude importants, d'autant plus que ce mouvement se dote d'ores et déjà d'une assise beaucoup plus large que celle de son « prédécesseur ».

Passons outre les éléments de langage possiblement « connotés » tels que « PMA sans conditions »« lesbophobie et transphobie d'Etat  »  (qui fait écho à la thématique décoloniale du « racisme d'Etat ») ou encore « non mixité » : parfois mobilisés par des organisations respectables, ils ne devraient pas à eux seuls nous alerter.

C'est plutôt au niveau des revendications que le bât blesse. En effet, dès le début de leur liste de revendications, le 25 mars dernier, on pouvait lire en gras « PMA anonyme par défaut ». Plus tard, le 1er avril dernier, elles ont précisé que les dons dirigés qu'elles revendiquent[2] doivent pouvoir bénéficier de l'« anonymat total »rajoutant après « Il est important en effet de respecter l'équilibre des familles lesbiennes (sic) en ne leur imposant pas une « figure paternelle » lorsqu'elles ne le souhaitent pas »

Il y a plusieurs choses qui clochent dans cette affirmation ; premièrement, parce qu'à première vue, les « colleuses » ne prévoient rien pour les femmes, lesbiennes ou non, qui envisageraient bel et bien une « figure paternelle » pour leurs enfants. Ainsi, elles ne semblent pas revendiquer de double guichet, option qui proposerait pourtant davantage de possibilités pour les femmes qui le souhaiteraient. 

Ensuite, parce qu'avec cette loi, ce n'est pas l'équilibre des « familles » qu'il faut viser, mais celui des enfants, parce que ce sont eux les produits de la PMA, et que ce sont les seuls qui n'ont pas pas leur mot à dire dans le processus, alors même que leur parole devrait être considérée comme la plus importante de toutes. 

De fait, revendiquer l'anonymat des dons va à rebours d'une tendance mondiale qui consiste à davantage prendre en compte l'intérêt de l'enfant, y compris dans les décisions de PMA, et qui conteste tous les dogmes familialistes qui placent le bien-être de la « famille » au-dessus de celui de l'enfant, que ce soit le secret familial ou l'idéologie du « deux parents maximum ». Je considère comme paradoxal que des personnes, pourtant historiquement elles-mêmes discriminées à cause d'une idéologie familialiste, se mettent à réinventer à leur manière une nouvelle forme de familialisme aussi délétère que les autres.

Pour le reste, je réitère la critique que j'avais déjà formulée à l'époque contre les Gouines Contre Nature

« Je répète encore, en quoi, pour un enfant, le fait de pouvoir avoir accès à l'identité de son géniteur à sa majorité légale constitue-t-il un moyen d'imposer une « présence masculine » à sa famille ? »

De plus, faut-il encore le rappeler aujourd'hui : de facto, l'anonymat ne peut plus être garanti et n'existe plus en pratique, de par la généralisation des tests ADN récréatifs, malgré leur interdiction en France.

Je pense qu'il s'agit là d'éléments à rappeler à toutes les personnes et groupes de personnes qui, ayant affirmé son soutien à l'accès aux origines par ailleurs, ont soutenu ou relayé la marche, voire y ont eux-mêmes participé. Rappeler que si c'est le cas, elles ont probablement défilé avec des Gouines contre Nature et des personnes qui, non seulement s'opposent farouchement à l'accès aux origines, mais ont harcelé des personnes conçues par don en ligne lorsqu'elles osaient émettre leur point de vue. 

Pour ma part, je considère évident que les défenseurs de l'accès aux origines, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, ne s'associent pas à un évènement qui fait de l'anonymat des donneurs de gamètes une de ses principales revendications, même si cela n'a été que rarement mentionné par les divers média qui ont couvert la manifestation (et sans aucun recul critique, lorsque ce fut le cas). Personnellement, c'est d'ailleurs la raison principale pour laquelle j'ai finalement décidé de ne pas participer à cette manifestation (il y avait aussi d'autres raisons, plus personnelles).

Bref, cette marche pose les mêmes problèmes que la marche contre l'islamophobie en son temps (ou la manifestation des policiers, si vous préférez) : de bonnes intentions, mais gâchées par des organisateurices et soutiens discutables, dans les deux cas.

---

[1]Le maintien de l'anonymat, fût-ce sous une forme moins rigide, fait d'ailleurs partie de cette double stratégie de maintien du statu quo et de division du camp progressiste. Il est avéré que, dans les pays qui ont voté l'accès aux origines avant l'ouverture du mariage pour tous et de la PMA pour toutes les femmes, privant ainsi le camp adverse de toute objection sérieuse à leur encontre, ces deux mesures sont passées de façon relativement facile. Si par exemple, en Suisse, l'ouverture de la PMA est en passe d'être votée, c'est que l'accès aux origines y est garanti depuis déjà plusieurs années.

[2]Dans l'absolu, je suis moi-même favorable aux dons dirigés (non-anonymes), et je pense aussi que l'accès des minorités ethniques à la PMA, notamment par l'appariement (ou le non-appariement) mériterait une bien meilleure considération. Cependant, les dons dirigés tels que les envisagent les « collageuses » semblent reposer sur des bases contradictoires, où ceux-ci seraient à la fois dirigés et anonymes (plus précisément, le donneur connaîtrait le couple receveur, mais celui-ci n'aurait que des informations limitées sur le donneur, si j'ai bien compris). Quoi qu'il en soit, je ne peux m'empêcher de voir une hypocrisie profonde dans le fait de revendiquer l'anonymat au prétexte que la biologie n'aurait pas d'importance, tout en revendiquant l'accès à la PMA et au don dirigé au nom de l'importance d'« avoir un enfant qui nous ressemble ».

21/01/2021

L'accès aux origines continue d'avancer

Malgré les reports successifs, voire intempestifs, du projet de loi bioéthique en raison de la crise du COVID-19 (crise qui, de mon point de vue, en a malgré tout aussi renforcé la nécessité, en démontrant l'impératif de l'accès aux antécédents médicaux), on peut dire qu'en France, la cause de l'accès aux origines a globalement progressé, au cours de ces dernières années. 

Au début des années 2000, lorsque PMAnonyme a commencé à exister, le secret parental était encore largement répandu, voire était la norme, dans nombre de familles concernées ; depuis, il a inexorablement poursuivi sa régression. 

A la même époque, il y a une quinzaine d'années, les principales associations homoparentales étaient, dans le meilleur des cas, favorables au double guichet, et la simple idée d'abolir l'anonymat des dons en même temps que l'élargissement de la PMA aurait certainement provoqué un réel tollé dans une partie de la communauté LGBT. Aujourd'hui, l'Inter-LGBT a définitivement intégré l'accès aux origines au sein de ses propres revendications, ce qui signifie, en pratique, que les derniers vrais désaccords potentiels portent sur certains détails technico-juridiques tels que la RCA (même si, malheureusement, une minorité bruyante continue de s'opposer farouchement à toute levée de l'anonymat, notamment sur Twitter). 

Il y a une dizaine d'années encore, lorsque l'idée commençait à percer politiquement en France, l'accès aux origines divisait encore assez nettement la gauche modérée ; aujourd'hui, elle ne divise encore guère plus que l'extrême-gauche et la droite conservatrice, pour des raisons apparemment opposées (libertarisme soixante-huitard à tendance communautariste d'un côté contre masculinisme réactionnaire adultocentré de l'autre côté, pour simplifier). 

Néanmoins, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, et nous n'en sommes qu'au tout début. C'est pourquoi il nous faut encore rester vigilants, si l'on espère concrétiser ces avancées.

31/07/2020

Sur la ROPA

Alors que les députés sont actuellement en train de débattre de la nouvelle loi bioéthique, et alors que le site Les Mots Sont Importants (avec lequel je n'ai pas spécialement d'affinité idéologique particulière, par ailleurs) a récemment publié un article sur la question, et que le sujet est parfois âprement débattu sur les réseaux sociaux, je me suis dit qu'il était grand temps de donner mon avis dessus.

Tout d'abord, qu'est-ce que c'est, de quoi s'agit-il, et pourquoi en parle-t-on ?

La ROPA, acronyme pour Réception de l'Ovocyte de la PArtenaire, est une technique d'assistance médicale à la procréation (AMP) destinée typiquement à un couple de femmes (il peut aussi s'agir de personnes transgenres et/ou non-binaires), dans laquelle une des deux personnes fournit un de ses ovocytes, qui sera ensuite fécondé par le spermatozoïde d'un tiers donneur, puis transféré dans l'utérus de sa partenaire.

En ce qui me concerne, j'y suis favorable (ou du moins, je n'y suis pas opposé) d'une part parce que cette pratique ne pose de tort à personne - elle n'est pas si difficile que cela à expliquer pour un enfant, et n'est pas non plus incompatible avec l'accès aux origines - et d'autre part parce que les arguments du camp d'en face sont quasiment tous plus fallacieux les uns que les autres. Mais je considère aussi que cette question mérite mieux que d'être l'enjeu d'un affrontement binaire entre conservateurs (ou même « modérés ») d'un côté et identitaristes à la Borrillo[1] de l'autre, et j'aimerais apporter un autre point de vue sur la question.

L'article de LMSI présente (et dénonce) un certain nombre d'arguments en défaveur de la ROPA. Analysons-les de plus près.

Il y a tout d'abord l'argument du risque médical. Mais, même si cet argument était avéré, il y a tout un tas d'autres pratiques « non-nécessaires » qui sont associées à des risques médicaux, y compris en AMP. Le seul argument qui me semble valable est celui du risque pour la santé de l'enfant, mais d'une part, d'après LMSI (donc à vérifier), aucune étude n'a jamais démontré la dangerosité de cette pratique, d'autre part, même si tel était le cas, ce serait toutes les pratiques de fécondation in-vitro (FIV) qu'il faudrait ainsi remettre en cause.

Ensuite, il y a l'argument de la « pente glissante », selon laquelle cette pratique ouvrirait la porte à de « graves dérives » (Thibault Bazin, LR). Peut-être fait-il référence à la gestation pour autrui (GPA) ? C'est fort possible, étant donné que l'argumentation ultérieure de LMSI donne elle-même du grain à moudre à cette interprétation (qui a dit « balle dans le pied » ?). Mais c'est un autre débat.

D'autres, comme Agnès Buzyn, considèrent que cette technique ouvrirait la voie au don de gamètes dirigé, ce qui remettrait en cause l'anonymat du don. Cette pratique serait donc à interdire au nom du principe d'anonymat ![2]

De plus, cette assimilation de la ROPA à une GPA ou à un don dirigé (et son interdiction parce qu'assimilée en tant que tel-le) ne peut sérieusement être maintenue que par l'adhésion rigide et irréfléchie à des principes considérés comme intangibles, voire avec de la simple mauvaise foi. La vraie raison de cette opposition, je pense, est que cette pratique serait probablement perçue par ses adversaires comme « trippesque » ou « communautariste », c'est-à-dire rejetée pour des raisons, en réalité, implicitement lesbophobes.

En revanche, contrairement à LMSI, je ne suis pas particulièrement offusqué de voir la ROPA décrite comme un don (au sein d'un couple), parce que les problématiques qu'elle soulève sont en réalité très similaires à celles du don d'ovocytes.

Il y a notamment l'idée que la ROPA constituerait un bouleversement de notre concept de parenté biologique, ce qui est déploré par les conservateurs et les « modérés » tout en étant, précisément pour cette raison-là, revendiqué par les identitaristes, en particulier sur les réseaux sociaux. En réalité, rien n'est plus faux[3].

Qu'est-ce qu'un parent biologique ? C'est celui/celle qui transmet 50 % de son ADN à son enfant. La notion de parent biologique est donc équivalente à celle de parent génétique. Bien entendu, cela ne remet pas en cause l'influence biologique éventuelle de la gestatrice (épigénétique, régime, stress, etc...), mais tout ce dont la base est génétique (en particulier, le groupe sanguin et les maladies génétiques) provient du seul parent biologique. Comme on peut le voir avec ces exemples, la ROPA ne bouleverse pas notre vision de la parenté biologique, pas davantage que le don d'ovocytes auparavant.

Ainsi, la ROPA ne devrait pas être envisagée comme un moyen d'avoir « magiquement » une relation génétique vis-à-vis de ses propres enfants, comme certaines personnes ont l'air de le penser, ce qui peut être facilité par le silence des médecins au nom du « politiquement correct ».

Alors que d'un autre côté, les personnes conçues par don ont besoin d'une terminologie précise pour se construire et envisager leur existence. Essayer de manipuler le langage pour faire croire que ces personnes seraient biologiquement liées à leurs parents non-biologiques est une imposture, et le faire valoir pour combler un besoin émotionnel, alors que l'accès à des données médicales pertinentes peut être une question de vie ou de mort, est certainement déplorable.

J'irais même jusqu'à dire que ce manque de précision est probablement le signe d'un malaise persistant[4] vis-à-vis du manque de relation génétique avec ses propres enfants[5], alors que cela n'amoindrit pourtant d'aucune manière ni le rôle de parent, ni l'importance de la grossesse et de l'accouchement. Avant de discuter avec son enfant de la façon dont il a été conçu (idéalement, ce devrait être le plus tôt possible), il est important, pour un parent, d'accepter ce manque de relation biologique avec lui.

---

[1]Un peu de terminologie, pour commencer.

Les opinions sur la PMA offrent un large éventail de positions, depuis les conservateurs traditionnels d'inspiration religieuse, qui s'opposent à toute évolution en la matière (LMPT), les défenseurs sincères des droits de l'enfant mais à tendance conservatrice sur la question (Jean-Pierre Rosenczveig, par exemple) les « modérés », qui acceptent certaines avancées mais restent frileux sur certains sujets tels que la ROPA, les droits des trans, la PMA post-mortem et/ou la GPA (le gouvernement et la plupart des membres de la majorité actuelle LREM) les modernistes-pragmatiques équilibrés et pro-droits de l'enfant (Irène Théry, PMAnonyme et les autres partisans de la RCA), les modernistes-pragmatiques à tendance identitariste (la plupart des opposants à la RCA regroupés au sein du « Collectif PMA ») et enfin les identitaristes radicaux, opposés à toute levée de l'anonymat (qui se définissent souvent comme « féministes matérialistes » sur les réseaux sociaux).

Ici, je considère que les autrices de l'article se rangent implicitement, sinon du côté des identitaristes radicaux, du moins de celui des modernistes-identitaristes, puisqu'elles citent à plusieurs reprises les propos de l'intellectuel franco-argentin à l'appui de leur argumentaire.

[2]Un point que certain-e-s identitaristes ont d'ailleurs eu tendance à souligner pour dénoncer ce qui, selon eux, démontrerait l'hypocrisie des « modérés ». En ce qui me concerne, je suis contre l'anonymat, mais je considère aussi que celui-ci devrait être dénoncé avec cohérence, et que critiquer la ROPA au nom du principe d'anonymat, c'est s'attendre à susciter ce genre de réactions.

[3]En particulier, je vous renvoie à cet excellent article du Donor Sibling Registry, dont je me suis beaucoup inspiré pour écrire cet article.

[4]D'ailleurs, chez certain-e-s identitaristes radicales, je constate souvent un rapport à la biologie à géométrie variable, à savoir prétendre que la biologie n'est pas très importante lorsqu'il s'agit de défendre l'anonymat des donneurs, tout en rappelant l'importance de celle-ci lorsqu'il s'agit de défendre la ROPA et/ou de pouvoir choisir un donneur d'une ethnie donnée.

[5]Mon expérience avec des personnes conçues par don est que beaucoup d'entre elles se considèrent comme adoptées avant même leur conception. Bien sûr, on peut ne pas être d'accord avec ce point de vue, mais il faut néanmoins le prendre en considération.

16/06/2020

Commentaires concernant un article d'Odile Fillod sur la PMA

Odile Fillod est une chercheuse française, connue entre autres pour son engagement féministe de longue date. En particulier, elle tient un blog concernant la vulgarisation scientifique, et en particulier sur les biais genrés qui vont avec. On peut y trouver d'excellents articles, en particulier sur l'affaire Raoult, mais aussi d'autres un peu plus critiquables, avec des cibles assez récurrentes, dans lesquels on ressent souvent un biais « anti-biologisant » de la part de l'auteur (et je pense que c'est important pour comprendre sa position sur d'autres sujets). Cela pourrait constituer le point de départ d'un débat fort intéressant, mais pour aujourd'hui, j'ai préféré me concentrer sur tout autre chose.

Notamment cet article-ci, qui aborde une thématique qui m'est chère.

L'auteur commence par y critiquer, à raison d'ailleurs, le conservatisme du Sénat et les conséquences discriminatoires, homophobes et ségrégationnistes des amendements qu'il a adoptés.

Elle se montre en revanche plus critiquable lorsqu'elle critique les positions d'Irène Théry, célèbre sociologue française ayant travaillé de longue date sur les évolutions de la famille.

A l'instar de Daniel Borrillo, Odile Fillod semble être de celles et ceux qui n'ont jamais su pardonner à Irène Théry ses anciennes prises de positions conservatrices dans les années 1990[1], et prend bien soin de rappeler celles-ci en les décontextualisant au possible. Indirectement, cela lui sert de prétexte pour critiquer la revendication d'accès aux origines, et plus particulièrement la reconnaissance commune anticipée de filiation (RCA), qui, en permettant l'inscription de la mention du don dans l'acte de naissance de l'enfant[2], constituerait un mode de filiation séparé, et implicitement discriminatoire[3].

Dans son analyse de l'expression « accès aux origines », Odile Fillod énonce un faux dilemme entre origines biologiques et origines sociales, qui est aussi un homme de paille, puisqu'aucune personne IAD que je connais ne réduirait ses origines à la pure biologie.

Ensuite, Odile Fillod prétend que l'affirmation selon laquelle l’identité des géniteurs d’une personne ferait partie des « conditions élémentaires de construction de son identité narrative » ne serait étayée par aucune étude scientifique. 

Mais suivant la façon dont on interprète cette phrase et les études déjà entreprises sur le sujet, on peut considérer cela comme faux. En effet, si toutes les personnes conçues par don ne sont pas à la recherche de leurs géniteurs, la plupart d'entre elles sont pour l'accès aux origines, quelque soit le genre de leurs parents. 

De plus, une majorité absolue de personnes conçues par don considèrent aussi que leur donneur constitue la moitié de leur identité. Il n'y a peut-être pas eu beaucoup d'études en France à ce sujet, mais il y en a déjà eu pléthore dans le monde anglo-saxon.

Par la suite, Odile Fillod sous-entend aussi que la plupart des autres arguments en faveur de l'accès aux origines seraient principalement d'inspiration psychanalytique et/ou anthropologique. 

Là encore, c'est archi-faux. D'une part, parce qu'en dehors des frontières hexagonales, la psychanalyse a une influence quasiment nulle sur le débat politique. 

D'autre part, parce qu'Odile Fillod omet d'évoquer tous les arguments ayant trait aux antécédents médicaux (dont l'accès serait facilité par l'accès à l'identité du donneur) et à l'impréparation des parents face à la curiosité de leurs enfants, qui peut mener à des comportements délétères tel que le maintien du secret, la minimisation de la biologie ou à des conflits larvés entre parents et enfants.

Enfin, et contrairement à ce qu'Odile Fillod semble elle-même penser, on peut tout à fait être pour l'accès aux origines tout en étant contre la RCA. Ce n'est certes pas forcément très cohérent, mais c'est tout à fait possible. Aujourd'hui, c'est le cas de nombre d'associations mainstream (auxquelles Odile Fillod fait elle-même allusion, oubliant que celles-ci réclament la levée de l'anonymat), mais aussi de personnes conçues par don, comme le couple Kermalvezen de l'association Origines (qui sont certes minoritaires dans leur milieu).

Cependant, je remarque que certaines de ces associations, en principe favorables à la levée de l'anonymat du fait de leur alliance avec l'association Origines, n'hésitent pas, en pratique, à partager, retweeter et/ou liker cet article Mediapart dans leurs petits milieux respectifs, sans aucune ébauche de critique des arguments d'Odile Fillod sur l'accès aux origines.

Cet article était déjà la preuve que, malheureusement, certains courants de la gauche radicale et du féminisme ont encore quelques petits efforts à fournir sur la question des droits de l'enfant, mais j'y vois aussi une preuve supplémentaire du double discours au sein des associations membres du collectif PMA (qui regroupe la plupart des associations opposées à la RCA).

C'est que, d'un côté, on peut voir Irène Théry comme une « conservatrice » reconvertie, mais de l'autre côté, on pourrait tout aussi bien dire que la plupart des associations membres du collectif PMA sont des « pro-anonymat » ou au minimum des « pro-double guichet » reconvertis ; d'ailleurs, nombre de leurs membres ou sympathisant-e-s, en privé ou sur les réseaux sociaux, continuent en réalité à tenir le même genre de discours qu'Odile Fillod sur les « origines », en adoptant un point de vue de parent, adultocentré.

---

[1]Effectivement, ces prises de position paraissent rétrospectivement conservatrices dans le contexte actuel, mais si l'on considère le contexte de l'époque dans sa totalité, les positions globales d'Irène Théry étaient en réalité plutôt progressistes. On a tendance à l'oublier aujourd'hui, mais l'homophobie ouverte était beaucoup plus assumée et affichée que maintenant, tandis que le trio Borrillo-Fassin-Iacub (et ses sympathisant-e-s) ont eu tendance à surestimer leur propre influence dans le débat politique. Marcela Iacub est même tombée en disgrâce lorsque son « permissivisme » l'a amenée à prendre des positions franchement masculinistes sur certains sujets controversés.

[2]Ce qui, contrairement à ce que prétend Odile Fillod, est une revendication de personnes concernées, au moins si l'on considère les personnes conçues par don comme étant des personnes concernées (ou même certaines associations LGBT et féministes particulièrement sensibles à la question des droits de l'enfant).

[3]Ce qui est faux : il existe déjà un mode de filiation distinct pour les personnes adoptées, et pourtant personne ne hurle à la discrimination.

12/06/2020

J. K. Rowling et la transphobie

[Tw : transphobie, et incompétence possible de l'auteur sur cette épineuse question]

Si, comme moi, vous fréquentez régulièrement les réseaux sociaux tels que Twitter, vous n'avez pas pu passer à côté de ce shitstorm qui agite actuellement la toile : J.K. Rowling, l'autrice de la célèbre saga Harry Potter, serait transphobe, c'est-à-dire hostile aux droits des personnes transgenres.

A vrai dire, elle n'en est pas à son coup d'essai. Déjà, le 19 décembre 2019, elle se fendait d'un tweet pour partir à la défense de Maya Forstater, une spécialiste fiscale qui avait été licenciée pour avoir posté sur Twitter que le sexe biologique était purement binaire, qu'il était impossible de changer celui-ci et, surtout (même si cela est rarement évoqué), pour avoir, apparemment, utilisé ces justifications afin de nier des droits fondamentaux à des personnes transgenres. C'est beaucoup plus grave que la version qu'en a donnée Rowling, à savoir qu'elle avait été licenciée uniquement pour avoir affirmé que le sexe (biologique) existait[1].

Bref, cette fois-ci, tout a commencé par ce tweet le 6 juin dernier :




Si on lit l'article en question, on se rend compte que l'expression people who menstruate était vraiment à prendre au sens littéral, et n'était absolument pas un « euphémisme » pour women (femmes), parce qu'il abordait directement le problème des règles durant la pandémie de covid-19.

Ce choix de langage était donc tout à fait pertinent. D'une part, de façon triviale, parce que ce ne sont pas toutes les femmes qui ont leurs règles. Sans même parler des femmes trans et intersexes, il y a toute une série de raisons, temporaires ou définitives, qui font que les femmes n'ont pas leurs règles : grossesse, ménopause, soucis de santé, etc...

Mais aussi parce qu'il y a des personnes qui ne se considèrent pas elles-mêmes, voire que d'autres personnes ne considèrent pas comme femmes, et qui ont leurs règles : c'est par exemple le cas des « gender non-binary persons » (personnes non-binaires) évoquées dans l'article, mais aussi de certaines personnes intersexes. C'est pourquoi, même parler uniquement de « women who menstruate » n'était pas suffisamment inclusif pour ce genre d'article qui s'adresse au plus grand nombre ; il fallait donc, a minima, reconnaître l'existence de personnes qui ne sont pas des femmes et qui ont des règles[2].

Si on se met à la place des personnes concernées, en particulier celle des femmes trans, on peut donc tout à fait comprendre que ce tweet ait été particulièrement mal perçu, puisqu'il sous-entend que les femmes trans ne seraient pas des femmes ; en effet, avec la technologie actuelle, il n'est pas possible de donner de menstruations à une femme trans. Sans entrer dans un débat sur le transmédicalisme, on peut a minima considérer qu'une femme trans opérée à laquelle on a remplacé le pénis par un vagin est une femme, point. On n'est pas en train de parler de non-binaires barbus à moitié libanais, là. Il s'agit de quelque chose de très basique concernant les droits des personnes trans.

Rowling aurait pu s'en arrêter là, mais elle est allée en fait beaucoup plus loin que ça. Dans ses tweets d'après, déjà, elle en a rajouté une couche sur la réalité du sexe biologique (à grands renforts d'équivocations et de doubles sens), alors que ce n'était pas le propos de l'article qu'elle citait, qui ne nie même pas l'existence du sexe biologique, et se contente d'utiliser des termes corrects et consensuels pour désigner des réalités biologiques.

Ensuite, elle s'est fendue d'une longue justification, assez bancale, où l'on retrouve des arguments TERFs assez classiques, du type « les hommes vont envahir nos espaces », où elle n'hésite pas à donner dans l'amalgame au sujet des « trans-activistes », et où elle évoque certaines des réponses qu'elle a eues suite à ses diatribes. A ce sujet, je tiens à signaler que je ne cautionne absolument pas les pires excès de la cancel culture qui sévit actuellement sur Twitter, ni certains des harcèlements dont Rowling a pu être la victime, s'ils ont bel et bien eu lieu.

Toujours est-il que les acteurs de la série Harry Potter, Daniel Radcliffe et Emma Watson en tête, ont commencé à prendre leurs distances vis-à-vis des positions de Rowling sur la transidentité. C'est bien évidemment une bonne chose, et l'on ne peut que souhaiter que cela continue.

---

[1]Plus précisément, ce qui était visé dans le jugement prononcé à l'encontre de Forstater, semble-t-il, ce n'était pas tant sa croyance philosophique en l'immutabilité du sexe biologique que le fait qu'elle utilise cette croyance pour justifier des atteintes aux droits des personnes trans. Il s'agit d'un manque de neutralité évident. C'est l'équivalent d'un chrétien qui discriminerait à l'encontre des homosexuels en raison de passages tirés du Lévitique.

[2]L'article ne parlait d'ailleurs même pas directement du cas des hommes trans, et pourrait donc être lui-même accusé de transphobie par certaines personnes pour cette raison-là.


13/05/2020

Mes évolutions personnelles sur l'accès aux origines

Tout d'abord, pour tous ceux qui suivent mes articles, je tiens à préciser que je ne suis moi-même pas conçu par don, j'ai juste un très fort intérêt personnel pour le sujet. Bien sûr, dans ces conditions, il me faut également comprendre pourquoi j'ai un intérêt personnel aussi fort pour ce sujet.

Contrairement à ce que certaines FMLR pourraient penser, je ne pense pas que ce serait parce que je serais homophobe ou lesbophobe. Au contraire, j'ai très tôt remarqué, en particulier dans le monde anglo-saxon, la convergence entre certains mouvements de personnes conçues par don et certains courants homophobes. Et, bien que j'aie tout de suite ressenti de la sympathie pour cette cause, je savais qu'il faudrait tôt ou tard la purger de ses possibles instrumentalisations homophobes (ou, plus généralement, conservatrices), ce qui, fort heureusement, m'a l'air d'être en assez bonne voie, si je suis l'évolution du mouvement au cours du temps.

Je pense qu'il y a aussi, effectivement, une part de volonté de « dénoncer la gauche radicale là où elle se fourvoie », mais cela vise moins des groupes de personnes en particulier que des idéologies : la minimisation de la biologie et le relativisme culturel, par exemple. Puis bon, en France, l'opposition à l'accès aux origines provient en réalité davantage de la droite (cf. les débats au Parlement et ce sondage) que de la gauche, même radicale, contrairement à ce que pourraient faire penser certaines minorités bruyantes sur Twitter. De plus, en politique, je sais très bien où sont mes priorités, et que je sais que je ne voterai jamais pour la droite conservatrice, même si celle-ci était plus favorable à l'accès aux origines que la gauche.

Enfin bref, je pense qu'en a peine quelques mois, j'ai évolué sur la question de l'accès aux origines. Pas sur le fond, ni sur les principales positions à défendre, mais plutôt sur la manière de défendre celles-ci.

Il y a quelques mois à peine, j'engageais directement le débat avec certaines FMLR sur leurs profils, et suite à certaines de leurs insultes ou à certains arguments particulièrement mauvais de leur part, il m'arrivait de m'énerver et de tomber ainsi dans leur piège, qui était de me faire passer pour insensible, voire réactionnaire et homophobe. Occasionnellement, il m'est ainsi arrivé d'user de termes psychophobes pour me référer à certaines de mes adversaires lorsqu'elles avaient le dos tourné, ou d'employer un ton pouvant être vu comme condescendant, allant jusqu'à balancer des accusations de « reniement » voire de « totalitarisme » à l'encontre de certaines de mes adversaires. Avec le recul, ce sont autant d'arguments que j'utilisais à l'époque et que je n'utiliserais plus aujourd'hui. En particulier, je pense qu'il convient de ne pas exagérer les méfaits d'une pratique et d'une idéologie à laquelle on s'oppose, tant que l'on n'a pas vu, de façon concrète, comment les choses se déroulaient dans la pratique.

Aujourd'hui, c'est tout juste si je me contente de liker les posts d'un "courageux" individu conçu par don, qui se vante de signaler les cas les plus flagrants de harcèlement et de désinformation provenant de la communauté FMLR. Je ne réponds plus à rien, sauf si on s'adresse directement à moi.

Par ailleurs, j'ai récemment lu des articles d'anthropologie portant sur l'excision (un sujet que j'ai délibérément choisi pour son caractère extrême, puisque je doute qu'il y ait beaucoup de personnes pour le défendre dans le monde occidental, mis à part quelques anthropologues relativistes). Sans tomber dans le relativisme extrême, ces articles mettaient en avant certaines problématiques qui compliquaient la lutte contre l'excision et pouvaient même s'avérer contre-productives.

Notamment, un certain risque d'ingérence paternaliste et néo-coloniale de la part d'un Occident civilisateur qui apporterait le salut aux femmes indigènes, ce qui leur fait dire que pour combattre efficacement l'excision, il fallait tout d'abord bien comprendre les mécanismes culturels derrière cette pratique, et avant tout s'appuyer sur les femmes qui habitent sur place et travailler avec elles pour changer les attitudes locales et éduquer les personnes sur les dangers de cette coutume, dont la pratique persiste même dans des régions où il y a des lois qui l'interdisent.

Pour comparer avec notre sujet de départ - avec lequel je ne suis pas en train d'insinuer qu'il y aurait un quelconque degré de gravité similaire ou comparable, ni même qu'il faudrait le traiter avec la même sévérité - cela me fait mieux comprendre, toutes proportions gardées, l'opposition à la levée de l'anonymat des dons de gamètes de la part des FMLR.
Avant toute chose, la situation politique que nous vivons est très délicate, et les aspects homophobes de la culture hétérosexuelle ont souvent brandi un certain concept de « droits de l'enfant » pour s'opposer aux droits des personnes LGBT de vivre leur vie comme elles l'entendaient, alors même que le système d'anonymat des donneurs tel que défini par la loi de 1994 était l'incarnation-même du privilège hétérosexuel. D'ailleurs, les FMLR utilisent le fait que cette institution ne soit remise en cause que maintenant, et que notre monde a encore un rapport compliqué voire contradictoire à la science, au corps et à la parenté (notamment en ce qui concerne les droits des personnes intersexes), comme preuves indéniables de l'inoxydable hypocrisie du monde hétérosexuel à leur égard, alors que nous n'en avons justement pas terminé avec cette défense masculine et hétérosexuelle de l'anonymat des donneurs et des secrets de famille.

C'est pourquoi, dans notre combat contre l'anonymat des dons de gamètes, il nous faut avant tout nous appuyer sur la « majorité silencieuse » de la communauté LGBT et des féministes, renforcer notre coopération avec les organisations LGBT (y compris en ouvrant le dialogue avec des militant-e-s assez radicales, ce qui a déjà commencé), écouter les enfants de ces familles-là, d'autant plus si iels-mêmes sont LGBT et engagé-e-s dans ce milieu[1], travailler main dans la main avec les centres LGBT régionaux, rappeler que pour une personne conçue par don, découvrir l'identité de son donneur à sa majorité n'est en aucun cas une obligation, écouter les justifications derrière les revendications de nos adversaires, en évitant autant que possible les jugements de valeur négatifs[2].

Je remarque qu'en France, les associations pour le droit d'accès aux origines entament déjà des démarches allant dans ce sens, et c'est une bonne chose. Cela se voit dans la trajectoire du site web de l'association PMAnonyme : en moins d'une quinzaine d'années, celui-ci est ainsi passé d'une esthétique froide connotée « pro-vie » à une esthétique beaucoup plus chaleureuse, qui met davantage en avant les droits des personnes et leurs expériences. La rhétorique employée a elle aussi évolué : celle de la toute première version du site serait rétrospectivement qualifiée de pro-« Manif Pour Tous » à cause du vocabulaire employé[3], tandis que celle de la version actuelle est beaucoup plus modérée.
Plus récemment, le site a aussi supprimé la mention de la notion de « père biologique » (bien que techniquement correcte, cette expression peut être considérée comme controversée, dans l'optique d'un dialogue avec des militant-e-s radicales) et relégué au second plan sa catégorie Ils l'ont dit (section controversée chez les FMLR, en raison de citations de députés de droite, notamment).

Pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas indiquer dans la charte de l'asso une reconnaissance et une valorisation de la diversité des modèles familiaux, comme l'ont déjà fait le Donor Sibling Registry et l'Association Canadienne des Personnes Conçues par Don de Gamètes avant elle ?

Soyons fous : PMAnonyme pourrait même proposer de participer, avec ou sans sa concurrente Origines (qui, par rapport aux organisations LGBT et féministes les plus classiques, a l'avantage d'être encore moins « controversée » que PMAnonyme), à la prochaine Marche des Fiertés (qui ne se tiendra pas avant un bon moment, vu le contexte actuel, donc).

Absurde ? Pas tant que ça : le Donor Sibling Registry, dont les positions sont nettement similaires à celles de ses homologues français, participe depuis déjà plusieurs années à des événements LGBT. Et après tout, PMAnonyme et Origines se sont, chacune dans leur genre, beaucoup mobilisées et illustrées dans le débat bioéthique et la loi sur la PMA, sachant que l'accès aux origines est aussi une revendication de l'Inter-LGBT.

Cependant, cette participation risquerait certainement d'être perçue comme une provocation, voire comme une insulte, par certaines organisations radicales, ce qui risquerait de provoquer des clashs et autres altercations inutiles. Des incidents du même type ont eu lieu à cause du même genre de personnes lors de précédentes Marches des Fiertés, pour d'autres raisons.

Ainsi, si cette participation est acceptée, ce serait bien sûr une grande victoire pour la cause de l'accès aux origines, mais il ne faudrait pas se réjouir trop vite, et rester vigilants, bien entendu.

---

[1]D'après mon expérience personnelle, les personnes LGBT conçues par don (mêmes celles issues de parents LGBT) ont d'ailleurs globalement tendance à privilégier leur identité de personne conçue par don à celle de personne LGBT, en termes de revendications.

[2]C'est un point sur lequel je pense avoir particulièrement progressé, depuis moins d'une semaine. Dans mon précédent article, j'écrivais encore que les FMLR étaient principalement motivées par la peur, notamment celle d'être « trahies » par leurs propres enfants. Dans la réalité, c'est certainement plus complexe que cela. Personne n'admet facilement être motivé par la peur, et elles seraient tout à fait capables de renverser cette accusation à notre égard, pour d'autres raisons. En fait, certaines FMLR semblent même motivées par une forme de confiance (qui d'ailleurs, de notre point de vue, apparaît largement excessive, et il faudra donc faire comprendre qu'elle est empiriquement excessive) dans leur idéologie « révolutionnaire », davantage que par la peur.

[3]Le vocabulaire utilisé n'était pas spécifiquement homophobe à proprement parler, mais on peut lui trouver rétrospectivement une connotation homophobe, notamment à cause de la récupération de ce genre de rhétorique par La Manif Pour Tous à partir de 2013.