08/09/2019

Contre l'instrumentalisation des témoignages (positifs ou négatifs) autour de l'homoparentalité

Chez les gens de gauche (et les activistes LGBT, bien entendu), il est courant de partager des témoignages positifs autour de l'homoparentalité, pour montrer que « les enfants vont bien » et en espérant ainsi convaincre des personnes réticentes et/ou réactionnaires.

Mais généralement, ils ne comprennent pas pourquoi les gens de droite ne sont pas convaincus par ces témoignages. C'est parce que ceux-ci ne les intéressent pas. Pour certains d'entre eux, un seul témoignage négatif suffit à discréditer l'homoparentalité.

Et si on cherche des témoignages plus ou moins négatifs sur l'homoparentalité, on en trouve.

Certains sites se sont faits une spécialité de recueillir ce genre de témoignages.

Maintenant, penchons-nous sur la possibilité de décortiquer ceux-ci.
Tout d'abord, gardons-nous bien d'invalider tout ressenti, aussi négatif soit-il. Là-dessus, souvenons-nous de ce que disait Acermendax sur les SJW (paradoxalement) :

Laisser la parole en priorité à ceux qui sont frappés par les discriminations est évidemment une bonne chose, cette prise de parole fait partie de la solution : elle rappelle aux dominants que d’autres types d’individus existent, qu’ils ont un point de vue et que le résultat de la violence sociale, ce sont eux qui le vivent. L’expression de ce ressenti est importante ; le privilégié serait donc bien inspiré de prendre conscience de ses privilèges et de la mettre en veilleuse quand il a la possibilité d’entendre un moins privilégié que lui s’attaquer au problème. Ce principe rejoint une éthique personnelle dont il est utile de faire la promotion de manière pédagogique. Toutefois, si cette parole à l’opprimé fait sens dans le cadre du ressenti, elle devient absurde lorsqu’elle est étendue au cadre de la réflexion sur les dynamiques sociétales de préservation de stéréotype, ou sur les moyens de lutte contre les discriminations (extension que pratique volontiers le SJW).

Ce ne sont donc pas les ressentis qu'il faut critiquer, mais les implications qu'il y a derrière telle ou telle instrumentalisation. Nous supposerons également que les témoignages sont de bonne foi (il est trop facile de suggérer que tel ou tel témoignage relèverait d'une fabrication). Cependant, je suis aussi obligé de préciser que certains de ses témoignages sont tronqués. Souvent, le contexte d'origine peut permettre de relativiser l'interprétation homophobe qui peut en être tirée.

En l'occurrence, le premier témoin a deux mamans et se demande ce que cela ferait d'avoir un père, et se demande l'identité de son père biologique. Cela ne me paraît pas anormal. Il se trouve que l'un de mes grands-pères est mort bien avant ma naissance et que l'autre est décédé peu après. En conséquence, je me suis parfois demandé ce que cela faisait d'avoir un grand-père encore en vie. Le témoin indique même explicitement qu'il ne souhaite pas que celui-ci devienne un papa actif, qu'il veut juste connaître son identité. A aucun moment n'est sous-entendue l'idée selon laquelle l'homoparentalité serait quelque chose d'intrinsèquement mauvais et qu'il faudrait interdire le mariage pour tous.

La deuxième témoin est apparemment la fille d'une mère célibataire (bien que lesbienne), donc le rapport à l'homoparentalité est déjà assez ténu en soi. Elle considère le donneur de sperme comme son père (ce qui arrive plus facilement lorsqu'on est l'enfant d'une mère célibataire) et désirerait le connaître et entretenir une relation père-fille avec lui. C'est son droit le plus strict, bien entendu, mais au-delà de ça il n'y a pas de réel sous-entendu politique, à part qu'il s'agit d'un sujet dont il n'est pas facile de parler avec sa mère.

La troisième témoin considère ses deux mamans comme les meilleurs parents qu'elle et sa sœur ont pu avoir (en quoi est-ce un argument contre l'homoparentalité ?). Certes, elle veut un papa, mais cela ne me semble pas anormal (cf. précédemment) et elle indique qu'elle n'est ni contre le mariage pour tous, ni contre l'homoparentalité.

Le quatrième témoin est l'enfant d'une mère célibataire, peut-être décédée (vu le temps utilisé). Il exprime des sentiments mitigés : d'un côté il évoque la « kick-ass mom » qui l'a mis au monde, de l'autre il souligne qu'elle ne saura jamais les dégâts qu'elle a causé en le privant de père, mais n'explicite pas davantage à ce sujet.

La cinquième témoin a aussi une mère célibataire lesbienne. Elle a apparemment souffert de ne pas avoir de père, mais les arguments qu'elle donne n'ont que peu avoir avec le genre de son parent et visiblement davantage à voir avec la façon dont sa mère l'a élevée, et les difficultés qu'elle a eu à communiquer avec sa mère (dont elle n'est pas la seule responsable).

La sixième témoin veut elle aussi un papa et semble être aussi dans un rapport d'opposition vis-à-vis de ses parents.

La septième témoin aime ses deux mamans et veut un papa. Là encore, sa colère se situe contre la PMA et l'anonymat des donneurs en particulier, mais elle soutient l'adoption pour les couples homosexuels.

Le huitième a été élevé par deux mamans et ne veut pas connaître son « vrai » papa. Il considère comme probable le fait que son père biologique soit un médecin peu scrupuleux. Cela l'a évidemment paniqué, mais cette histoire n'a que peu à voir avec le bienfondé ou non de l'homoparentalité.

La neuvième voulait un papa parce que le papa de son meilleur ami était quelqu'un de génial qu'elle admirait. Elle a pleuré lorsqu'on l'a qualifiée de « fille à papa », sachant qu'elle ne saura jamais ce que c'est.

Le dixième avait une mère biologique bisexuelle, en couple avec une femme à la naissance, dont le père biologique est le neveu de sa mère sociale. Elle n'a pas cherché à le contacter, par respect pour cet arrangement, mais reste en contact avec la sœur et le cousin de ce monsieur. Mis à part que la situation n'est pas toujours facile à vivre pour elle à cause de tous ces arrangements et de ces séparations, il n'y a pas de réel sentiment négatif exprimé.

La onzième veut un papa (encore), considère une famille normale comme ayant un papa et une maman et ne connaîtra jamais son père biologique.

Le douzième est un athée élevé par des pères gays. Il met sa maladie mentale à l'adolescence sur le compte de leur homosexualité et considère même l'homosexualité comme une maladie mentale. A ma connaissance, il s'agit du seul de ces témoignages qui évoque explicitement l'idée selon laquelle les personnes LGBT feraient intrinsèquement de moins bons parents que les autres (mais d'autres témoins l'ont aussi indiqué ailleurs).

La treizième a deux mamans. Elle n'a appris que tardivement que son donneur de sperme était en fait son « oncle ». Là encore, on trouve la critique d'un certain type d'arrangement, mais pas de l'homoparentalité en général.

La quatorzième est la fille de deux mères lesbiennes séparées. Elle a souffert d'habiter dans un quartier conservateur à partir de l'âge de six ans, où elle a dû inventer des histoires pour cacher l'absence de père. Ce n'est que tardivement qu'elle s'est mise à rechercher son père biologique.

Le quinzième a lui aussi deux mamans divorcées. Il souffre de ne pas avoir de papa (ou au moins un frère) dans sa famille. Il s'entend mal avec sa mère sociale et la famille de celle-ci.

La seizième ne sait rien de son père/donneur et ne s'entend pas très bien avec sa mère biologique.

Le dix-septième a deux mamans et ne connait pas sa famille biologique. Autrement, son témoignage est quelque peu confus.

Le dix-huitième a deux papas et appelle sa mère biologique « maman » lorsque ses papas ont le dos tourné.

Enfin, la dernière témoin a deux mamans, voulait un père bien qu'elle aime ses deux parents, et considère qu'on lui a menti lorsqu'on lui a dit qu'elle n'avait pas de père. Elle a connu plusieurs problèmes de stabilité émotionnelle et mentale à cause de cela.

Que penser de tous ces témoignages ?

D'abord, les thèmes récurrents :

- séparation précoce des deux parents,

- blocage de la communication vis-à-vis d'un des parents ou des deux (surtout si cela est accompagné d'un « trip » idéologique de leur côté),

- décalage vis-à-vis d'un environnement conservateur, qui a contribué à ce que certains de ces témoins intériorisent leur homophobie, parfois jusqu'à l'extrême,

- critique de certains arrangements (dont l'anonymat des donneurs), plus que de l'homoparentalité en général.

Dans de nombreux témoignages, on ressent aussi un certain manque de préparation du côté des parents (ce qui est normal car personne ne peut tout anticiper dans la vie d'un enfant), mais qui devrait s'estomper dans d'autres familles avec le temps, notamment avec l'acceptation grandissante de l'homoparentalité et les revendications croissantes des personnes nées d'un don.

A la lecture de ces témoignages, faut-il donc s'opposer à l'homoparentalité ?

Je pense que non, et je vais vous expliquer pourquoi.

Tout d'abord, je pense que lorsque l'on est favorable à l'homoparentalité (ce qui est mon cas), il faut au contraire rechercher activement ce type de témoignages. Il ne faut pas être favorable à l'homoparentalité grâce aux témoignages positifs ; il faut y être favorable malgré les témoignages négatifs. C'est ce qu'en rhétorique, on appelle la défense de l'homme d'acier, c'est-à-dire s'attaquer à la forme la plus forte de l'argument de son adversaire. Ou, en termes poppériens, il s'agit de chercher la réfutation plutôt que la confirmation de nos thèses.

En l'occurrence, est-ce que ces témoignages remettent en cause l'homoparentalité ?

Non. Je pense que les difficultés qui traversent ces familles sont davantage dues à la façon dont celles-ci sont gérées (manque de communication et/ou de disponibilité des parents, difficulté de bien s'armer face à un environnement conservateur, manque de soutien et d'accompagnement des parents et des enfants...) qu'à l'homoparentalité en elle-même.

Certes, la personnalité des enfants eux-mêmes peut aussi favoriser ce genre de problèmes. Personne ne peut s'assurer qu'une personne née par don sera heureuse vis-à-vis de sa conception. On ne peut qu'augmenter la probabilité que ce sera le cas.

Et les traits de personnalité qui favorisent ce genre de difficultés et d'accrochages peuvent aussi favoriser le genre de rébellion adolescente des enfants contre la façon dont ils sont élevés dans les familles dites « normales », pour des raisons souvent légitimes : la rébellion peut être une attitude saine, qui permet de faire évoluer la famille en tant qu'institution. Cependant, pour ces familles-là, personne n'irait remettre en cause des droits fondamentaux, comme le droit au mariage, sous prétexte de désaccords avec la façon dont ces familles élèvent leurs enfants. Et c'est bien là qu'on voit le cœur du problème.

Dans le pire des cas, les personnes qui haïssent leurs propres origines, cela existe dans tous les milieux et dans toutes les communautés, et seuls les « antis » verraient cela comme un argument valable contre l'existence de ces milieux et de ces communautés.

Sur le plan de la santé mentale, à éventuellement une exception près, la plupart de ces témoins ne se débrouillent en réalité pas si mal que cela (leurs difficultés éventuelles existent aussi dans d'autres familles, pour d'autres raisons), et certains d'entre eux sont même de parfaits petits militants conservateurs.

Tous ces témoignages précédents permettent aussi de mieux comprendre pourquoi les familles hétéroparentales infertiles tiennent tant au secret, cette pure manifestation de privilège hétérosexuel : par peur qu'en cas de difficultés dans la famille, l'ouverture du secret ne serve d'argument au rejet d'un des deux parents. Malheureusement pour eux, le secret est difficile à tenir à long terme. L'abandonner permettrait de marquer une forme de solidarité avec les familles homoparentales dans la façon de faire famille et de déstigmatiser une bonne fois pour toutes l'engendrement par don.

Accès aux origines : l'instrumentalisation conservatrice en Amérique du Nord

En France, l'idée d'accès aux origines est en train de devenir largement consensuelle, et à part certaines personnes, notamment quelques beaufs hypocrites, dogmatiques et ignorants à droite et une poignée d'idéologues et de « lesbiennes radicales » à gauche, la grande majorité ont compris que s'y opposer était politiquement peu défendable.

Plus largement, dans la plupart des pays qui l'ont voté (pour l'instant, mis à part le Portugal, ce surtout des pays de culture germanique/anglo-saxonne, protestante et/ou progressiste), l'accès aux origines reste un sujet relativement consensuel. Là où il ne l'est pas, il est surtout controversé pour des raisons mercantiles et commerciales, dans des pays qui ne l'ont pas encore adopté, surtout des petits pays tels que le Danemark ou la Belgique (qui ont le double guichet), si l'on exclut l'Espagne. Récemment, c'est une eurodéputée transsexuelle verte belge qui a appelé à lever l'anonymat partout en Europe. Et globalement, cette idée ne fait pas paraître de clivage gauche-droite clairement identifiable.

Mais est-ce le cas ailleurs qu'en Europe ?

En Amérique du Nord, les choses semblent légèrement différentes.

En effet, si l'on se renseigne un tant soit peu sur le sujet, il est facile de tomber sur des sites se faisant le relais d'une idéologie conservatrice, voire très conservatrice, et qui instrumentalisent la question en ce sens. L'une des principales figures du mouvement, Alana Stewart Newman, propage un discours à la limite de l'homophobie, même si je dois lui reconnaître d'avoir soutenu Evan McMullin plutôt que l'actuel président, lors des dernières présidentielles. Mais cela reste sans commune mesure avec le discours ultra-réactionnaire d'une Katy Faust, par exemple.

De fait, les quelques rares initiatives visant à réglementer l'industrie de la fertilité émanent plutôt d'hommes politiques républicains, les démocrates se montrant, à ma connaissance, encore plutôt frileux à ce sujet.

Bien sûr, cela ne signifie pas que tous les enfants nés de dons (même uniquement ceux favorables à la levée de l'anonymat) penchent à droite : comme on pourrait s'y attendre, toutes les tendances politiques sont représentées. La principale association de mise en relation des demi-frères et sœurs génétiques, le donor sibling registry, est politiquement neutre (voire progressiste) et évite de stigmatiser les familles en fonction de leur constitution. Cela semble également être la position des principales associations nord-américaines en train d'émerger. Leurs revendications bénéficient également d'une couverture médiatique plutôt favorable dans les principaux journaux et médias de centre-gauche du pays.
Mais il n'empêche que les personnalités les plus « bruyantes » sur le sujet ont encore un discours assez droitier.

Qu'est-ce qui pourrait expliquer cette situation ?

Je pense qu'il y a plusieurs éléments qui peuvent l'expliquer.

D'une part, d'un point de vue général, les pays européens sont des pays de tradition interventionniste qui ont pris l'habitude de réglementer tout et n'importe quoi. A contrario, les États-Unis sont un pays de culture beaucoup plus libérale et individualiste. C'est ce qui explique que la PMA ait souvent été très sévèrement réglementée dans de nombreux pays européens, alors qu'elle ne l'a quasiment jamais été en Amérique du Nord.

Mais il ne s'agit pas de la seule différence entre les deux continents en termes de culture politique. En effet, les États-Unis sont un pays extrêmement polarisé sur les questions de société[1], qui acquièrent souvent une importance qui serait difficile à imaginer en Europe, au point qu'on y parle souvent de culture wars.

Tous ces éléments contribuent à expliquer la différence de contexte entre les deux continents.

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[1]Pas seulement du côté conservateur ; en effet, certains arguments « libéraux » autour de l'avortement relèveraient quasiment du suicide politique s'ils étaient importés tels quels en Europe, comme Hillary Clinton qui déclare fièrement qu'elle soutient le droit à l'avortement jusqu'au neuvième mois de grossesse, par exemple. D'un point de vue européen, cette focalisation sur l'avortement en tant que droit de la femme a quelque chose d'assez paradoxal, lorsque l'on sait que l'IVG y est souvent très mal remboursée et peu accessible en pratique dans de nombreux États, en particulier pour les mineures (celles qui en auraient potentiellement le plus besoin, du fait des insuffisances de l'éducation sexuelle).

23/08/2019

« PMA sans père » : autopsie d'un slogan

Pour s'opposer au présent projet de loi bioéthique, l'un des arguments de La Manif Pour Tous consiste à agiter le spectre de la « PMA sans père ». De quoi s'agit-il exactement ? A quoi cela fait-il référence ?

Si l'on se fie à ce slogan, ce n'est pas la PMA en tant que telle qui dérange véritablement LMPT*. Ce qu'il faut comprendre, c'est que tant qu'il y avait un père social qui pouvait se faire passer pour le géniteur de son enfant, la PMA était acceptable. Or, depuis que le secret ne peut plus tenir, celle-ci devient tout d'un coup problématique, et il faut s'y attaquer d'urgence.

Un autre argument repose aussi sur la confusion, très fréquente à droite, selon laquelle la PMA serait ainsi détournée de son objectif premier « médical » et n'aurait donc pas à être remboursée par l'assurance maladie. La vérité est que la PMA n'a jamais été un traitement de l'infertilité (elle ne peut pas rendre fertile un homme stérile), même si on l'a souvent présenté ainsi. Puisque la PMA n'a jamais été un traitement médical et est pourtant remboursée par l'assurance-maladie, l'étendre à toutes les femmes ne devrait pas poser de problème de ce point de vue.
D'ailleurs, avec la levée de l'anonymat, LMPT est implicitement en train d'admettre elle-même l'argument de la non-médicalité de la PMA, sans vouloir le reconnaître directement.

Enfin et surtout, contrairement à ce que prétend LMPT, l'immense majorité des études menées à ce sujet ne montrent pas de différences significatives de développement entre enfants élevés par des familles homoparentales et enfants élevés par des familles hétéroparentales.

Bref, c'est là que l'on s'aperçoit que, décidément, La Manif Pour Tous a bien grand peine à dissimuler son homophobie.

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* En réalité, certains sympathisants LMPT hésiteraient carrément à s'opposer à toute forme de PMA avec tiers donneur, mais le pragmatisme politique leur fait préférer une forme de statu quo, officiellement du moins. Par mesure de cohérence, La Manif Pour Tous a renoncé à l'anonymat des donneurs depuis au moins 2016, mais cette position n'est pas universellement partagée à droite, notamment par les beaufs de Twitter et tous ceux qui confondent encore géniteur et père.

21/08/2019

Accès aux origines : l'opposition de « gauche »

Tout d'abord, je tiens à remercier et à féliciter l'ensemble de la gauche et du centre français pour s'être montrés beaucoup plus sensibles à la question de l'accès aux origines que je ne l'aurait espéré de leur part. Aujourd'hui, si l'on se fie aux communiqués et engagements de leurs organisations LGBTI respectives, la levée de l'anonymat des donneurs de gamètes est en passe d'être votée grâce aux voix de plusieurs grands partis de la gauche et du centre (et probablement même grâce à certaines voix de la gauche radicale et de la droite). Rétrospectivement, cependant, cela ne devrait avoir rien d'étonnant, pour plusieurs raisons au moins.

Tout d'abord, parce que les individus de gauche montrent en général une meilleure capacité à intégrer des informations contradictoires que les individus de droite, si l'on se fie à certaines études américaines menées sur le sujet. De fait, la gauche est passée championne dans l'art d'amalgamer des groupes dont on pourrait penser que les intérêts puissent parfois diverger, tels que les juifs, les musulmans, les personnes LGBT, les femmes, les défenseurs des animaux, etc... là où la droite a tendance à les opposer les uns aux autres sans réellement soutenir aucun d'entre eux.

Ensuite, comme d'autres l'ont déjà fait remarquer avant moi, quelque soit la cohérence de leurs revendications avec son propre système de valeurs, la gauche aime bien les mouvements militants, en particulier ceux qui émanent directement des personnes concernées. C'est pourquoi elle restait très discrète voire muette sur le sujet tant que la première génération d'enfants nés de dons n'avait pas atteint l'âge adulte, mais depuis qu'on les entend parler de leurs expériences, les gens de gauche intelligents cherchent maintenant à ne pas se les aliéner.

Enfin, je dirais qu'il y a tout simplement une grosse part de pragmatisme et une certaine volonté de « couper l'herbe sous le pied » de La Manif Pour Tous en la matière, de dénoncer l'hypocrisie et le misérabilisme de ses sympathisants, qui sont, dans le meilleur des cas, favorables au statu quo, et de partager la revendication d'accès aux origines pour mieux rejeter l'instrumentalisation absurde qui peut en être faite par le camp conservateur.

Est-ce à dire que toute la gauche s'est convertie à la cause de l'accès aux origines ? Malheureusement, non.

Avant d'aller plus loin, il me faut bien sûr préciser que la droite non plus ne s'y est pas entièrement convertie, et même dans des proportions peut-être encore moins fortes.

J'aurais donc très bien pu écrire un article sur l'opposition de droite à l'accès aux origines, qui est numériquement plus importante il est vrai (en tout cas si l'on considère Twitter comme une source fiable). Mais, contrairement à l'opposition de gauche, celle-ci n'a même pas le mérite d'offrir un discours objectivement cohérent à critiquer. Une critique de l'opposition de droite se serait donc réduite à une critique générale de l'hypocrisie, de l'opportunisme et du cynisme de droite, chose que font déjà beaucoup d'autres auteurs avec bien plus de talent que moi. Puis, je considère que critiquer la gauche radicale, là où elle se fourvoie, est bien plus stimulant d'un point de vue intellectuel, ce que les intéressé-e-s devraient logiquement considérer comme un compliment, même si je ne reconnais que cela ne me fait pas plaisir d'un point moral, même si cela s'avère parfois nécessaire.

Maintenant que les choses sont claires pour tout le monde, quelle est donc la nature de cette opposition ?

Je pense qu'il existe tout au plus deux petits groupes de personnes qui font partie de cette opposition de gauche, et qui partagent par ailleurs de nombreuses convergences dans leur analyse de ce sujet[1].

Le premier groupe est constitué de militants « pro-choix »  radicaux, tels que Daniel Borrillo ou Morgane Merteuil.

Le premier d'entre eux est un juriste et intellectuel argentin très engagé contre l'homophobie, et qui a accompli un travail remarquable sur les discriminations et la vulgarisation de la bioéthique. Malheureusement, ses analyses témoignent trop souvent d'un libertarisme suranné, ainsi que d'une certaine rancœur personnelle contre ceux qu'il appelle les « conservateurs de gauche ».
Son dernier article pour Libération, intitulé « L'accès aux origines, ruse de la raison conservatrice », est un pur concentré de désinformation, dans lequel les personnes déjà nées de dons sont totalement absentes de l'analyse. Ce faisant, Borrillo tombe paradoxalement dans les mêmes travers que La Manif Pour Tous, en confondant géniteur et pèrefiliation et accès aux origines, et autres confusions. De plus, Borrillo exagère (de façon carrément malhonnête, si j'ai bien saisi) l'importance de l' « expertise psychanalytique » dans cette revendication, alors même que d'une part cette « expertise » est, presque par définition, absente dans la plupart des autres pays, et que d'autre part la revendication émane avant tout des personnes concernées, le fait qu'en France celle-ci ait été récupérée par des psychanalystes étant secondaire au propos[2].

M'est avis que si Borrillo laissait tomber ses rancœurs personnelles et son dogme libertarianisant, il ferait preuve de davantage d'empathie envers les personnes concernées. Sans doute ne s'est-il pas intéressé à la question, ce qui illustrerait un point qu'ont en commun tous les opposants de gauche à l'accès aux origines (mais j'y reviendrais peut-être ailleurs). Je dois lui reconnaître néanmoins d'avoir, semble-t-il, légèrement évolué sur la question de l'accès aux origines (et il a toujours soutenu la légalisation des tests ADN), ce qui n'est pas nécessairement le cas d'autres personnes.

Notamment la seconde, Morgane Merteuil, qui est une activiste engagée pour les droits des travailleur-se-s du sexe, un combat tout à fait respectable, soit dit en passant. Cependant, elle s'oppose aussi à la levée de l'anonymat des donneurs de gamètes, même pour une simple question d'antécédents médicaux. Décryptons un peu ses arguments.



D'une part, elle nous sort le classique « tout le monde ne connait pas son père biologique, alors c'est pas grave de toute façon ». Les situations qu'elle donne en exemples sont des conséquences de rencontres sexuelles avec possibilité, au moins théorique, de contester la filiation et d'interroger la mère à ce sujet, ce qui est très différent de situations provoquées délibérément et avec la complicité affichée de l'Etat.

Ensuite, son second argument me paraît autrement plus pervers. Elle écrit : « Mais utiliser l'argument du risque sanitaire pour légitimer toujours + le récit biologique me paraît être une mauvaise idée. » Quand « légitimer un récit » devient plus dangereux qu'un risque sanitaire... On nage en plein délire ! D'autant plus que, pour « délégitimer » ce récit, Morgane Merteuil propose en fait la possibilité (voire l'obligation ?) d'imposer à certains enfants un contre-récit anti-biologique, alors même que l'importance à accorder au « récit biologique » appartient aux enfants, pas aux parents !

C'est ainsi que paradoxalement, sur ce point-là précis, Morgane Merteuil incarne une gauche qui cesse de défendre les droits des personnes pour défendre des idéaux censés nous transcender. Mais où va le monde ?

Elle a aussi défendu l'idée, répandue dans ce milieu, selon laquelle la recherche de ses origines biologiques aurait avant tout des « causes sociales ». Certes, je pense que les défenseurs de l'accès aux origines devraient éviter d'utiliser l'argument selon lequel rechercher ses origines biologiques serait un besoin naturel et inné de la nature humaine. Mais dans ses implications, le raisonnement ne tient pas. Car le désir de parentalité a aussi des causes sociales. Un point partout, la balle au centre ? On pourrait même dire que le fait de ne pas rechercher ses origines a lui aussi des causes sociale, notamment par « loyauté » envers le parent social. Pression contre pression, qui a raison ?



Le deuxième groupe d'opposantes est constitué de personnalités émanant de la mouvance du lesbianisme radical, et qui préfèrent se terrer dans les tréfonds de Twitter (mais elles se trouvent en contact régulier et/ou en affinité idéologique profonde avec celleux précédemment cités). Elles doivent y être quelques dizaines au total, mais cela pourrait monter jusqu'à plus d'un millier de sympathisantes si l'on compte toutes celles qui se contentent de liker leurs posts, de les retweeter et/ou d'y répondre. Il faut bien comprendre que ce ne sont pas simplement des homosexuelles qui veulent juste vivre « normalement », y compris en se mariant et en ayant des enfants. Elles adhèrent à un projet « révolutionnaire » et utopique[3] qui vise à redéfinir toutes les notions communes de généalogie et de parenté, perçues comme intrinsèquement discriminantes, pour les affranchir totalement de leurs bases biologiques. Et cela passe par la volonté affichée de forcer leurs propres enfants à adhérer à ce schéma. Inutile de dire en quoi cette approche est contre-productive.

Pardonnez-moi l'expression, mais beaucoup d'entre elles présentent des traits typiquement « SJW » presque caricaturaux. En effet, tout y passe : procès d'intention, offensement perpétuel, binarité de pensée, ad hominems, déshonneurs par association, absolutisme de la parole de l' « opprimé », relativisme culturel[4], et même appels à la violence. Je veux dire, quand on voit ce genre de message :



Cela ne devrait pas être trop pris à la légère.

Néanmoins, il convient encore une fois de ne pas exagérer la « menace » que représenteraient ces milieux, celleux-ci, même au sein de la communauté LGBT, étant très minoritaires et quasiment inaudibles. Vu leur faible nombre, je pense qu'iels gagneraient davantage à rejoindre nos rangs pour pouvoir lutter ensemble contre La Manif Pour Tous (dont les sympathisants, même avec l'affaiblissement du mouvement, restent quand même autrement plus nombreux) plutôt que d'essayer de s'engager dans un combat perdu d'avance[5][6]. Je reste malgré tout confiant dans les possibilités de dialogue[7].

Update du 15 septembre : une brillante démonstration de ce que je dénonçais dans cet article vient de m'être fournie récemment. Tout a commencé avec ce tweet :



S'en sont suivies plusieurs réponses, pas toujours pour approuver ce post des deux mains, dont l'une d'entre elles a amené la twittos d'origine a être en contact avec une autre twittos, conçue par don, qui se décrit pourtant elle-même comme étant « très à gauche » et rejetant explicitement tout amalgame entre LGBT et refus de l'accès aux origines. S'en est suivie une discussion houleuse, parfois agressive, à la limite de la négation du ressenti et avec des tentatives claires de harcèlement, parfois juste parce que la seconde twittos a eu le malheur d'employer l'expression de « père biologique »[8], qui a abouti à ce que celle-ci ferme temporairement son compte Twitter par frustration liée à un dialogue de sourd-e-s (veuillez m'excuser l'emploi de cette expression validiste). A l'heure où je fais mon update, ce shitstorm n'est d'ailleurs pas totalement terminé.

Cela m'a fait me rendre compte à quel point accuser l'adversaire d'être « -phobe » est pratique d'un point de vue rhétorique, car cela permet de clôturer tout débat et de ne pas avoir à écouter les arguments du camp d'en face.

En l'occurrence, la réfutation de l'idée selon laquelle l'accès aux origines serait, par essence, une revendication lesbophobe est simple, même si elle ne sera peut-être pas vue comme assez convaincante pour mes adversaires.

Tout simplement, les partisans de l'accès aux origines y sont favorables aussi pour les couples hétérosexuels. Mieux encore, ils cherchent même à combattre cette formidable manifestation de privilège hétérosexuel que constitue la possibilité du maintien du secret autour de la conception de son enfant. Ils sont cohérents avec leurs propres principes. D'autre part, des personnes trans peuvent aussi donner leurs spermatozoïdes (bien que cela ne soit pas le cas aujourd'hui en France, malheureusement).

Que l'accès aux origines ne devienne une préoccupation qu'à partir du moment où l'on projette d'étendre la PMA à toutes les femmes, cela devrait certes avoir quelque chose d'assez préoccupant et même regrettable, mais la faute en revient en tout premier chef au privilège hétérosexuel, pas à l'idée même d'accès aux origines. C'est une manipulation idéologique que l'on voit aussi poindre dans d'autres domaines.

Par exemple, dans le même genre de milieux, la laïcité et la liberté d'expression sont régulièrement accusées (pas toujours à tort, cependant) d'être utilisées comme armes contre les populations d'origines musulmanes. De même, les droits des enfants et des animaux font souvent l'objet de critiques du même ordre.

Le risque, avec cette confusion croissante entre progressisme d'un côté et permissivisme, relativisme et communautarisme de l'autre, c'est non seulement de se retrouver avec un système de pensée qui placerait la communauté et les « groupes minoritaires » (TM) au-dessus de l'individu et des valeurs communes, mais aussi de se retrouver avec un mouvement progressiste affaibli et incohérent, qui est par ailleurs un des grands fantasmes de la droite.

Au nom du politiquement correct, va-t-on bientôt prétendre que s'opposer aux mutilations des personnes intersexes est un combat d'avant-garde tandis que s'opposer à la circoncision et à l'excision est antisémite et raciste, alors que tous ces combats devraient aller de pair ? Que s'opposer à la corrida est une cause noble parce que ce sont des blancs qui la pratiquent, mais que s'opposer à l'abattage rituel fait de nous des fascistes ?

Nul doute qu'il existe des personnes qui se servent de l'accès aux origines comme d'une véritable excuse pour déverser leur homophobie et leur lesbophobie sur la toile, mais généralement ces personnes vont beaucoup plus loin que simplement soutenir l'accès aux origines : en effet, elles s'opposent généralement à toute forme d'homoparentalité, et même parfois à la PMA en général.

Par ailleurs, on reproche à ceux qui veulent connaître leurs origines biologiques d'être une « minorité », de vouloir généraliser leur « cas particulier » et de soutenir des propositions qui pourraient avoir un impact sur beaucoup d'autres personnes ; mais n'a-t-on pas non plus accusé les activistes LGBT, il y a si peu de temps et encore aujourd'hui, d'être une « minorité » et que ce ne sont pas tous les LGBT qui désiraient avoir le mariage, l'adoption et la PMA ?

Comment pouvez-vous être si sûr-e-s qu'avec vous, la PMA, « ça se passera bien » ? Si des personnes conçues par don vous donnent leur propre ressenti, c'est parce qu'iels savent très bien que cela pourrait arriver un jour avec vos propres enfants. Et si ceux-ci sont élevés avec l'idée selon laquelle il n'existerait aucun intermédiaire entre La Manif Pour Tous et les « lesbiennes radicales », cela risquerait fort d'être contre-productif, certains enfants ayant élevés ainsi s'étant carrément mis à rejoindre des groupes homophobes parce que ça fait « rebelle ». De plus, étrangement, vous semblez adhérer au faux dilemme selon lequel si les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, « ils appartiennent à l'État ». Devinez qui d'autre tient le même discours ?

Vous dénoncez (en partie à raison) l'importance qui est donnée à la biologie et à la génétique dans notre société, mais le recours à la PMA n'est-il pas un moyen de conserver une connexion génétique vis-à-vis d'un des deux parents, ce qui serait mieux perçu que de ne pas avoir de connexion du tout ? La ROPA (Réception de l'Ovocyte de la PArtenaire), que vous soutenez et qui a malheureusement été exclue du projet de loi, n'est-elle pas une autre façon de favoriser cette connexion ?

Plus généralement, tout ce discours vise à ériger l'homosexualité, qui ne devrait être qu'une simple histoire d'attirance, en idéologie, voire en religion, ce que je trouve carrément dangereux, en partie parce qu'il s'agit déjà d'un fantasme inoxydable de la droite et des réactionnaires. De plus, il y a déjà d'énormes difficultés à critiquer en public la pratique de la circoncision ou de l'abattage rituel, parce qu'il s'agit là de commandements religieux, multi-séculaires, dont l'importance est constamment réaffirmée dans les divers textes des religions en question ; alors pourquoi devrait-il y en avoir pour critiquer une pratique qui n'existe que depuis à peine quelques décennies au mieux, et qui, à ma connaissance, n'a jamais été mentionnée comme « commandement » dans quelque texte religieux que ce soit ? Serait-ce parce que la première twittos ne se montre même pas favorable au « double-guichet », pourtant plus cohérent que son propre projet, en termes de droits individuels ?

Concernant PMAnonyme, association qui compte plus de 250 membres aujourd'hui, cela m'étonnerait très fortement que sur 250 personnes concernées, absolument toutes soient strictement hétérosexuelles et cisgenres (de fait, je sais que ce n'est pas le cas). Elle compte aussi des enfants de familles homoparentales, et lutte activement contre cette manifestation de privilège hétérosexuel que constitue la possibilité de garder le secret autour du mode de conception de ses enfants.

Certes, sa co-fondatrice est apparemment devenue sympathisante de LMPT, et il est vrai que certains de ses membres adhèrent à un certain type de discours « conservateur » (je parle d'expérience), mais citer ces quelques exemples pour tenter de jeter le discrédit sur le travail de l'association toute entière relève, au mieux, du plus pur déshonneur par association.


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[1] Notez que je ne parlerai pas ici de celleux dont les divergences ne concernent que le point très technique de la DCAF, qui restent relativement nombreux/ses, dont le point de vue est légitime, et avec lesquels nous pourrons plus facilement nous allier, mais uniquement de celleux pour lesquels le désaccord est plus fondamental.

[2] Beaucoup de psychanalystes sont contre l'accès aux origines, Morgane Merteuil témoigne d'ailleurs d'une certaine sympathie envers ce courant.

[3] On pourrait aussi dire « bolchévisant », à cause de cette obsession des avant-gardes qui imposent leur point de vue aux autres par la force.

[4] Toutes proportions gardées, l'idée selon laquelle la revendication d'accès aux origines serait lesbophobe fait beaucoup penser à l'exemple, certainement caricatural, cité dans le texte de Thomas C. Durand, selon lequel critiquer l'excision serait critiquer la culture africaine. Bien sûr, vous n'êtes pas obligé d'adhérer à cette comparaison.

[5] 75 % des français étant favorables à l'accès aux origines, d'après un récent sondage, dont l'analyse est intéressante à plus d'un titre. D'une part, les différences sociologiques sont en général beaucoup moins prononcées que sur d'autres sujets tels que l'ouverture de la PMA à toutes les femmes, peuvent parfois même sembler étrangement aléatoires, et surtout ne dessinent pas d'opposition « gauche-droite » identifiable et évidente. Néanmoins, on note que parmi les catégories les plus sensibles aux revendications d'accès aux origines se trouvent, entre autres, les jeunes, les étudiants, les femmes, les homos, les catégories populaires et les sympathisants des partis de gauche, ce qui suggère au minimum que, d'un point de vue strictement sociologique, prétendre que l'accès aux origines serait une idée conservatrice ne tient pas la route.

[6] De plus, ce genre d'actions pourrait provoquer l'indignation légitime d'une frange non-négligeable de la communauté LGBT, qui se mettrait alors à entonner #NotInMyName.

[7]A cause de l'instrumentalisation qui en est faite actuellement par La Manif Pour Tous, une petite frange de militants LGBT radicaux semble être devenue allergique à quasiment toute forme de rhétorique mettant en avant les droits de l'enfant. Assez paradoxalement, cette attitude participe précisément à valider les discours de LMPT selon lesquels les droits des enfants et ceux des personnes LGBT devraient nécessairement entrer en conflit, alors qu'ils sont censés se compléter harmonieusement.

[8]A ce sujet-là, il faut reconnaître que la première twittos a le mérite de la cohérence puisqu'elle refuse d'écouter les concernés lorsque cela arrange son idéologie (et s'en vante ouvertement, surtout).


15/08/2019

Projet de loi Bioéthique : ce que j'en pense

Comme vous le savez peut-être, le gouvernement dans la future loi projette d'étendre l'accès à la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes, qu'elles soient célibataires ou en couple, avec un homme ou avec une femme. Ce projet fait débat, pour au moins plusieurs raisons.

Commençons par les aspects positifs, d'abord : l'ouverture de la PMA à toutes les femmes*, y compris célibataires (j'ai changé d'avis sur la question depuis quelques années, pas à cause des gesticulations des militantes mais parce que j'ai moi-même fini par reconnaître que mes arguments ne tenaient pas la route). Cette inégalité d'accès à la procréation méritait amplement d'être corrigé, d'autant plus depuis le vote de la loi sur le mariage pour tous en 2013 en France, où celui-ci faisait paraître.

Mais le diable se cache dans les détails. En effet, établir de nouveaux modes de filiation pose apparemment problème d'un point de vue juridique, notamment du point de vue du titre VII du code civil, qu'il faudrait modifier en profondeur pour tenir compte des nouvelles formes de filiation. C'est pourquoi le législateur a, dans un premier temps, écarté l'idée d'étendre tout simplement le droit existant à toutes les personnes concernées.

C'est une seconde option qui a ensuite été envisagée : celui de créer un mode de filiation spécifique pour la PMA avec tiers-donneur, la déclaration anticipée de volonté (DAV), aussi appelée déclaration commune anticipée de filiation (DCAF). Idéalement, celle-ci devrait permettre à l'enfant issu d'un don, et à lui-seul (la mention ne figurant que sur la copie intégrale de l'acte de naissance) de savoir que sa conception a supposé un engendrement avec tiers donneur. Cependant, il se peut que les couples hétérosexuels puissent très facilement contourner ce système (en omettant la DAV au moment de la naissance de l'enfant, par exemple), ce qui pourrait entraîner un certain nombre de complications juridiques si tel était le cas. Par ailleurs, se posent des questions relatives au « respect de l'intimité des couples », ainsi qu'au risque de « stigmatisation » qu'induirait cette solution.

Finalement, le gouvernement a retenu une troisième option, à savoir conserver la DCAF, mais uniquement pour les couples de femmes ou les femmes seules. Je pense qu'il s'agit là du pire compromis possible. La solution est simple : soit on étend la DCAF à tous les couples, y compris hétérosexuels (c'est que je préférerais, à l'heure actuelle), soit on se contente d'étendre le droit existant, sinon on crée un système discriminatoire à deux vitesses qui ne satisfait personne, et surtout écarte les personnes qui en auraient le plus besoin (en l'occurrence ici, les enfants nés de couples hétérosexuels).

D'un côté, je comprends quelle peut être la stratégie du gouvernement, à savoir « tâter le terrain » avec un projet encore relativement conservateur, pour mieux voir si d'autres députés, en particulier ceux des partis traditionnellement hostiles à la PMA, ne seraient pas prêts à accepter des propositions plus « progressistes » émanant de députés de tout bord, mais surtout à gauche, voulant infléchir le projet actuel. Je pense qu'il risque d'y avoir des surprises, à ce sujet : plusieurs députés de droite ont dores et déjà annoncé qu'ils voteraient pour le projet, tandis que d'autres ont déclaré que la droite en général ne voulait pas revivre le « match » de 2013.

Ce n'est pas le seul aspect controversé du projet de réforme actuel ; on peut aussi citer la destruction des stocks de gamètes, que je considère comme un scandale majeur auquel il faudra bien remédier, en demandant par exemple aux anciens donneurs s'ils acceptent de passer aux nouvelles règles pour conserver leurs gamètes. A ce sujet, je vous invite fortement à signer, si ce n'est déjà fait, cette pétition des professionnels de l'AMP appelant à des aménagements au projet de loi actuel.

D'autre part, en me promenant sur Twitter, je réalise à quel point le projet de réforme souffre de nombreux malentendus.

Le plus gros d'entre tous, certainement aggravé par l'option « conservatrice » finalement retenue par le gouvernement, et par la désinformation entretenue par des médias mal informés sur ce sujet-là, réside certainement dans la levée de l'anonymat des donneurs de gamètes. Ce malentendu touche aussi bien certains militants « radicaux » que certains conservateurs ; ils ont d'ailleurs beaucoup plus en commun qu'ils ne voudraient l'admettre : en effet, ce sont les plus sensibles à la désinformation médiatique autour de ce sujet, ils ont tendance à être dogmatiques, repliés sur eux-mêmes et peu ouverts à la conversation, ils confondent père et géniteur, filiation et accès aux origines, dénoncent l' « usine à gaz des bricolages » et relaient les mêmes arguments moisis sur la « baisse des dons ». Mais ce serait oublier que d'une part le donneur n'est pas, et ne peut pas être un père, d'un point de vue légal, et donc que les procès en paternité ne seront pas possibles (autrement dit, les familles resteront protégées), et que d'autre part, à long terme, la « baisse des dons » est un mythe.

Et aussi, il faut bien faire comprendre à tout le monde que l’anonymat, tel qu’il a été promis à tous il y a vingt-cinq ans, n’existe plus aujourd’hui, avec la démocratisation des tests ADN en ligne.  Aller à l'étranger pour un don anonyme ne servira à rien, à part peut-être faire perdre davantage de temps et d'argent à tout le monde. Encore une fois, le droit de l'enfant à découvrir son géniteur est conçu comme un droit qui lui appartient en propre et à lui seul, en aucun cas la transparence n'est imposée. Les inquiétudes sur la supposée « délégitimation des familles » sont donc infondées. Derrière ce rejet se cache peut-être la peur de la liberté que pourraient avoir nos propres enfants dans leur façon d'envisager leur famille, mais si l'on est pas prêts à ce que nos enfants puissent avoir leurs propres opinions sur le sujet, alors il vaut mieux ne pas en avoir du tout (cela vaut aussi pour les réactionnaires et les homophobes, bien évidemment).

En quelque sorte (je l'écris sans arrière-pensées), je pense que cela provient du paradoxe d'appartenir à une minorité opprimée et de vouloir fonder une famille « comme les autres », c'est-à-dire une structure qui, à sa manière, incarne l'ordre et l'autorité, mais qui pourtant ne pourra pas échapper à la dialectique de la rébellion et de la réconciliation.

Je pense qu'il faut aussi se rassurer par rapport à la DCAF. Bien que je regrette la frilosité du gouvernement actuel à ce sujet, les familles homoparentales ne vont pas être davantage marginalisées ou stigmatisées à cause d'un détail très technique qui ne sera accessible que sur la copie intégrale des actes de naissance. Ce n'est pas ce qui rendra la Manif pour Tous plus ou moins tolérante envers les personnes LGBT et leurs familles. Elle s'en contrefiche. Que des homosexuels puissent élever des enfants ensemble, c'est déjà trop pour elle.

Mais il n'empêche qu'il demeure une injustice dans le projet actuel, et qu'il conviendra tôt ou tard de la réparer. Cette tribune du journal Le Monde donne toutes les grandes raisons de s'y attaquer.

En ce qui me concerne, j'aurais plutôt tendance à m'y reconnaître : en effet, loin des craintes de « stigmatisation », je pense que la DCAF étendue à tous pourrait permettre de « dé-stigmatiser » définitivement les personnes nées d'un don en faisant passer cette réalité dans le droit, et pourrait faire passer la France de retardataire à pionnière des droits des personnes nées d'un don, de nombreuses personnes dans d'autres pays réclamant, à tort ou à raison, des actes de naissance au plus près de la réalité biologique pour eux-mêmes et leurs enfants.

L'autre raison qui fait que je soutiens la DCAF, c'est que parmi les opposants à celle-ci, se trouvent beaucoup d'anciens opposants à la levée de l'anonymat qui essayent de conserver tant qu'ils le peuvent cet accrochement aux droits des parents (beaucoup d'entre eux, hormis une poignée d'irréductibles, ayant compris que lutter directement contre l'accès aux origines était devenu politiquement peu défendable), tandis que parmi les soutiens de la DCAF se trouvent beaucoup de soutiens de longue date de la levée de l'anonymat (PMAnonyme, l'ADFH, Irène Théry, etc...) et donc des personnes globalement plus sensibles aux droits des enfants.

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*Si j'étais cynique, j'y verrai une très mauvaise nouvelle, car la surnatalité est l'un des principaux facteurs du réchauffement climatique. Un peu l'inverse de Jean-Marie Le Pen, qui apparemment soutient la PMA pour toutes pour des motifs racistes. Mais je ne suis pas cynique, donc bon.


24/01/2018

Repenser la classification des films en France

Pour une raison mystérieuse, j'ai décidé d'écrire un article en rapport avec un de mes intérêts du moment (la classification des films), parce que je pense qu'il y a beaucoup de choses à écrire à ce sujet.

Je vais commencer par remonter dans mes souvenirs d'enfance. Quand j'étais petit, par rapport à d'autres, dans mon rapport aux médias, j'étais un enfant très sage. Je ne regardais jamais de programmes avec un triangle ou un carré (ancêtres du -12 et du -16, respectivement), et jamais de programme avec un rond bleu (ancêtre du -10) sans être au minimum accompagné de mes parents.

Je n'allais jamais voir de films tout seul au cinéma sans l'autorisation de mes parents, et ceux-ci ne m'emmenaient jamais voir de films trop violents et/ou adultes au cinéma avant d'avoir au moins 13 ans (et quand on sait que certains films "tout public avec avertissement" auraient mérité déjà à l'époque une interdiction aux moins de 12 ans, comme Matrix Revolutions, c'était vraiment le minimum).

Etant donné qu'en "tout public" avec (voire même souvent sans !) avertissement, on trouvait déjà des trucs assez costauds - adultes, violents et/ou vulgaires, pas spécialement adaptés à n'importe quel public - j'ai grandi avec l'idée qu'un film interdit au moins de 12 ans devait traumatiser à vie n'importe quel enfant trop jeune pour le voir. Si bien que lorsque j'ai eu 12 ans, je n'avais pas spécialement envie de voir de films interdits aux moins de 12 ans, déjà parce qu'ils étaient rares, que l'information était difficile à obtenir* (Internet n'était pas aussi démocratisé que maintenant) et qu'ils appartenaient à des genres qui ne m'intéressaient pas à l'époque (horreur, etc...). Pour moi, le -12 était quasiment synonyme de trucs gore, effrayants et/ou érotiques (rayer les mentions inutiles), et le -16 de trucs encore plus extrêmes.

Avec le temps, je me suis rendu compte que si, pour certains vieux films, cette peur pouvait être tout à fait exagérée (à cause de l'évolution des mœurs), pour d'autres mon sentiment était amplement justifié.

Le premier film interdit aux moins de 12 ans que j'ai vu au cinéma fut Watchmen, en 2009 (j'avais déjà 18 ans à l'époque) ; il s'agissait d'un film qui aujourd'hui, rétrospectivement, pourrait (ou en tout cas devrait) être déconseillé aux moins de 16 ans à la télévision, notamment à cause de la violence de certaines scènes, à laquelle je ne m'attendais moi-même pas du tout (le film réussit à être encore plus gore et violent que la BD d'origine, qui était pourtant déjà assez adulte à ce niveau-là). C'est ce film qui m'a fait comprendre à quel point la France pouvait être laxiste en matière de classification.

D'autant plus que ces restrictions d'âge, déjà faibles à la base, ne sont même pas appliquées de façon très stricte (malgré l'interdiction, dans les faits, beaucoup de cinémas laissent entrer des enfants de moins de 12 ans, parfois très jeunes, dès lors qu'ils sont accompagnés d'un adulte), ce qui, dans le cas d'enfants vraiment très jeunes, devrait être puni plus sévèrement : certains films aujourd'hui interdits au moins de 12 ans pourraient légitimement traumatiser n'importe quel gamin en dessous de la limite d'âge, et une grande partie d'entre eux, peut-être même la majorité, ne devraient même jamais être vus par des enfants de seulement 12 ans !

Je me suis donc intéressé aux systèmes qui ont cours à l'étranger. S'il est vrai qu'en apparence, la grande majorité d'entre eux sont (parfois beaucoup !) plus sévères que le système français, la plupart d'entre eux laissent davantage de latitude aux parents dans le choix des films qu'ils veulent montrer à leurs enfants, là où le système français ne leur en laisse qu'à la marge, avec de vagues "avertissements".**

L'exemple extrême est le système américain, dans lequel la catégorie R signifie "interdit aux moins de 17 ans non accompagnés", sachant qu'il n'y a pas de limite d'âge inférieure, même si dans la pratique l'immense majorité des parents refusent d'y emmener leurs enfants de moins de 12 ans minimum, surtout s'ils s'attendent à du contenu sexuel. Il s'agit donc d'une catégorie assez restrictive qui réserve de facto les films concernés à un public mature. Définie de façon absurdement sévère selon nos critères (plus d'un seul "fuck" et/ou un téton qui dépasse, et un film risque d'être classé ainsi), c'est une véritable catégorie fourre-tout qui comprend aussi des films d'auteur très lisses que des films d'horreur extrêmement violents.

Malgré ce qui se dit chez nous, la catégorie juste en dessous, PG-13 (qui peut accueillir des films très violents et/ou horrifiques, une fois qu'on connait les codes de la censure) est techniquement une catégorie tout public (même si, en pratique, certains cinémas peuvent refuser l'accès à de très jeunes enfants non accompagnés). D'ailleurs, l'immense majorité des films classés PG-13 aux Etats-Unis sont classés "tout public sans avertissement" lorsqu'ils sortent en France - même si, en pratique, ils passent souvent à la télé avec un -10 (mais pas toujours, alors que beaucoup d'entre eux, peut-être même la plupart, le mériteraient amplement), surtout s'il y a de la violence dedans.

La seule catégorie qui reste entièrement interdite à une certaine limite d'âge est la catégorie juste au-dessus, NC-17 (ou interdit aux moins de 18 ans), là aussi définie beaucoup plus sévèrement que notre -18 français, sauf éventuellement en ce qui concerne la violence.

J'ai trouvé un article qui résume assez bien le problème américain, qui permet à des enfants de trois et cinq ans de voir, accompagnés, des films interdits aux moins de 12 ans (voire 16) de par chez nous pour leur violence ou leur contenu sexuel (et pour qu'en France, un film soit interdit aux moins de 12 ans pour contenu sexuel, il faut vraiment qu'il soit à la limite du porno soft !). Maintenant, je dirais que le système français souffre du problème inverse du système américain, à savoir qu'un enfant de 11 ans - même accompagné, en théorie - ne peut pas voir de film interdit aux moins de 12, mais qu'un enfant de 12 le peut, même non accompagné. Or, parmi les films interdits seulement aux moins de 12 ans, s'en trouvent certains qui sont quand même assez hard et peuvent parfois être pénibles à regarder même pour des adultes ! Devrait-on laisser de jeunes adolescents, qui pour la plupart n'ont pas encore eu accès à des cours d'éducation sexuelle suffisamment avancés (belle incohérence...), regarder légalement des films qui traitent de sexualité parfois de façon très crue et violente sans que leurs parents soient au courant ?

C'est ce qui me fait dire que le fonctionnement actuel du système est obsolète et devrait être révisé en profondeur. Fondé sur une conception jacobine du lien direct de l'individu à l'Etat, le système passe complètement à côté du fait que deux enfants du même âge peuvent avoir différents niveaux de maturité, et que ce sont souvent les parents qui sont le mieux à même de connaître ce qui est bon pour leur enfant, en dessous d'un certain âge.
Au lieu de cela, sans doute par peur de trop passer pour un organisme de censure officiel, le système semble viser systématiquement (peut-être vainement) le plus petit dénominateur commun.

Or, est-ce qu'il est vraiment possible de déterminer à partir de quel âge un enfant ne devrait pas du tout regarder un film ? Ce n'est pas ainsi que les choses devraient fonctionner. Certains films peuvent être plus faciles à regarder lorsque les enfants sont accompagnés, car il y a la possibilité de discuter du contenu du film (ce qui est très difficile si les parents ne sont pas au courant). Beaucoup de jeunes ne sont pas assez matures connaître la véritable signification de chaque niveau de classification, ou pour se renseigner sur les films avant de les voir en salle (beaucoup de parents non plus, d'ailleurs). C'est sans doute d'ailleurs en partie pour cette raison que le système américain n'a rien entre R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés) et NC-17 (interdit aux moins de 18 ans).

Un autre effet pervers du système est que son laxisme apparent a pour conséquence que les quelques films soumis aux classifications les plus sévères y soient traités comme des parias, ce qui, paradoxalement, arrive plus rarement dans certains pays qui ont un système de classification plus sévère que le nôtre sur le papier. Je pense que l'on pourrait réfléchir à ce paradoxe.

Maintenant, je ne suis pas en train de proposer de passer au système américain, avec tous ses excès, mais bien de reconnaître que le modèle français actuel, fondé sur des restrictions d'âge bêtes et méchantes proposées par un ministère, n'est plus adapté à notre société, et qu'il faudrait idéalement introduire davantage de modularité, comme cela se fait déjà chez certains de nos voisins européens.

Il ne s'agit pas de changer de système de valeurs ; on ne va pas se mettre à censurer des films pour un mot en trop ou un ou téton qui dépasse, comme chez nos voisins anglo-saxons. Les pays germaniques continentaux ont d'ailleurs à peu près le même système de valeur que le nôtre, ils notent juste un peu plus sévèrement que nous.

Que pourrait-on faire, pour commencer ? En attendant un hypothétique changement de la classification (auquel je ne suis pas favorable dans l'immédiat, car cela risquerait surtout d'être une grosse usine à gaz), on pourrait déjà commencer par renforcer l'éducation aux médias et aux technologies, apprendre à se renseigner sur les films avant d'y accompagner nos enfants, quelque soit le classement et quelque soit leur âge.

Aussi, réglementer la classification des DVDs, afin d'éviter que des films tels que The Thing ou Logan se traînent avec une absurde (et mensongère) mention "tout public" sur le dos de la jaquette. De même, si le film a fait l'objet d'une classification "tout public avec avertissement", au minimum le préciser. C'est le cas de Kick-Ass, par exemple. En regardant le film chez moi, j'étais persuadé qu'il était interdit aux moins de 12 ans minimum, mais non, même pas, juste "avertissement" et la jaquette du DVD indique "tout public". On pourrait aussi inciter les distributeurs à s'inspirer des recommandations plus sévères du CSA, le cas échéant.

Autrement, si je salue le relèvement de la signalisation de certains films à la télévision, je pense qu'il y a encore des progrès à faire. Les catégories -10 et -12 sont généralement trop peu sévères, l'écart entre -12 et -16 est trop important (alors que la différence entre les deux est plus souvent une différence de degré que de nature) et certaines chaînes ont systématiquement tendance à sous-signaliser leurs programmes. Afin de donner raison aux parents responsables et d'inciter les autres à faire davantage attention à la signalétique, on pourrait envisager de relever purement et simplement -10 en -12 et -12 en -14 (quitte à réintroduire une signalétique -10 si nécessaire), sans rien changer aux conditions de diffusion de ces programmes, voire en échange d'un (léger) assouplissement concernant la diffusion des films interdits aux moins de 12 ans à la télévision, et de la définition de la nouvelle catégorie -14.

Je pense que ce genre de changement est nécessaire, parce que beaucoup de parents ne comprennent pas le fossé énorme de nos classifications médiatiques vis-à-vis du système PEGI qui a cours pour les jeux vidéo, système autrement plus sévère (parfois excessivement, certes, même pour des pays sévères en termes de censure, mais c'est un autre débat).

Il y aura toujours des façons de contourner le système, on le voit de plus en plus avec Internet, mais ce n'est pas non plus une raison pour détourner le regard. Sans pour autant tomber dans le puritanisme, face à l'avalanche médiatique, beaucoup de parents aimeraient avoir davantage de contrôle sur ce que regardent leurs enfants. Si les individus matures devraient pouvoir consommer les médias qu'ils veulent, il faudrait rester vigilants face à certains types de public.

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*En fait, je soupçonne le CNC de rendre délibérément aussi opaque que possible l'information sur la classification des films car au fond, ils savent très bien que cela pourrait avoir un effet contre-productif, sachant que certains films "tout public sans avertissement" ne peuvent qu'être très difficilement considérés comme adaptés à un jeune public (si bien que quand le CNC décide d'attribuer un visa "tout public avec avertissement", le plus souvent sans en détailler les raisons, c'est très généralement un doux euphémisme).

**C'est la raison pour laquelle un film avec un classement 12 (ou avoisinant) dans les pays voisins sera toujours considéré comme un film "grand public", car pouvant en pratique être vu par de jeunes enfants, dès lors qu'ils sont accompagnés.


Addendum du 4 février 2018 : Depuis que j'ai écrit mon précédent article, j'ai appris que Cinquante nuances plus claires avait été classé "tous publics" à sa sortie en France.

Bien sûr, je n'ai pas vu le film ; je ne peux donc pas savoir si cette classification est justifiée ou non. D'ailleurs, je suis bien trop allergique à la censure pour pouvoir demander une classification plus sévère. Le problème selon moi, ce n'est donc pas que le film soit "tous publics".  Le problème - et c'est là où je me demande si les français ont vraiment vu le même film que les autres - c'est que ce film soit classé "tout public sans avertissementalors même qu'il a été interdit partout ailleurs dans le monde au minimum aux moins de 15 ans, y compris dans des pays très libéraux tels que les Pays-Bas, et alors que les deux précédents volets avaient pourtant déjà été interdits aux moins de 12 ans. Même Mad Max : Fury Road avait eu droit à un avertissement ! C'est à se demander si ces fameux "avertissements" servent vraiment à quelque chose, en fait. Pas pour les enfants ou leurs parents, en tout cas*.

Je ne pense même pas que ce soit dû à un laxisme envers la sexualité spécifiquement (même si la commission de classification de notre pays est certainement l'une des plus laxistes en la matière), parce que le système est aussi très laxiste envers la violence : sans aller jusqu'aux abus du système italien, dans lequel un classement tutti peut autoriser un degré de violence extrême, des films très violents, interdits au moins de 15-16 ans ailleurs, ont aussi été classés "tout public sans avertissement" à leur sortie en France, et les films violents en général sont notés moins sévèrement que dans la plupart des autres pays.

Je pense surtout qu'une fois que les normes d'un système sont établies, il y a une inertie qui se crée (par volonté de cohérence interne au cours du temps) voire une tendance irréversible à la baisse des standards (ce qui s'observe aussi dans d'autres pays), et il est très difficile de chercher à relever la sévérité du système sans se faire accuser, peut-être à juste titre d'ailleurs, de censure. C'est peut-être lié à un problème spécifique dans la composition et/ou le fonctionnement de notre commission ; je ne sais pas si on peut parler de "ghetto de libertins" comme d'autres le feraient, mais il y a clairement une déconnexion vis-à-vis du reste de la société à ce niveau-là.

Contrairement à Promouvoir et consorts, ce n'est pas par pruderie que cette décision m'interpelle. Ce que Promouvoir peut tenter comme actions, ça ne m'intéresse pas, à la limite ça va juste donner encore un peu de pub non-méritée au film. D'ailleurs, je tiens à souligner que des films tels que South ParkBrüno ou Scary Movie se sont mangés une interdiction stricte aux moins de 12 ans dans notre beau pays à cause d'un peu de contenu "graphique", alors qu'ils sont simplement déconseillés aux 11-12 ans dans des pays tels que les Pays-Bas ou la Suède, par exemple.

De plus, il n'y a pas de corrélation directe entre le conservatisme d'une société et la sévérité de ses classifications cinématographiques. Il se trouve que les sociétés les plus conservatrices, comme Singapour, ont un système de classification des films extrêmement strict voire pudibond, mais ce n'est pas toujours le cas ; sinon le Royaume-Uni serait un pays beaucoup plus conservateur que le nôtre, or ce n'est pas tout à fait vrai. Inversement, des sociétés réputées conservatrices, comme l'Italie et le Japon, ont un système de classification parfois assez laxiste dans certains domaines ; il est vrai, surtout envers les films violents dans le premier cas, et les films d'horreur dans le second, et plus rarement envers la sexualité.

Ce qui m'amène au vrai cœur du problème, qui est que le système français semble traiter le sexe de la même façon que le système américain traite la violence.

Je m'explique : prenez Taken, par exemple. Il s'agit d'un film à la fois ultra-violent et d'une violence tout à fait aseptisée dans son traitement. Aux Etats-Unis, il a été classé PG-13, un classement tout à fait "grand public", mais beaucoup considèrent qu'il aurait dû être classé R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés). De fait, il a été interdit aux moins de 15-16 ans dans la plupart des pays (excepté l'Italie, évidemment) et aux moins de 12 ans en France (ce qui est extrêmement rare pour un film initialement classé PG-13 aux Etats-Unis, de surcroît pour un film d'action, car habituellement ce sont plutôt les films d'horreur qui sont concernés par cette interdiction).

De la même façon, en France, il semblerait qu'un film "tout public sans avertissement" (équivalent culturel approximatif de toutes les catégories américaines jusqu'à PG-13) puisse autoriser assez largement toutes sortes de références sexuelles, de nudité à caractère sexuel ou même de scènes de sexe simulées, tant qu'elles ne sont pas un peu trop présentes, graphiques ou malsaines. C'est complètement hypocrite : aseptiser les scènes de sexe ne les rend pas plus appropriées pour un enfant, surtout lorsqu'elles sont accompagnées d'un langage très explicite et font référence à des activités potentiellement dangereuses.

D'aucuns me diront : oui, mais la diffusion du film en première partie de soirée à la télé ! En effet, il est beaucoup plus difficile pour les chaînes de diffuser des films interdits en salle aux moins de 12 ans, et je peux le comprendre, même si je trouve cette motivation assez cynique. Mais en fait, cela m'étonnerait fortement que le CSA laisse passer la diffusion de ce film avec autre chose qu'un -12 au minimum (ce qui ferait que le film serait de facto traité comme un film interdit aux moins de 12 ans, si je ne me trompe pas),  peut-être même avec des coupes au montage pour ne pas passer à -16, allez savoir ; en effet, par le passé, le CSA a recommandé plusieurs fois une signalétique -12 à des films initialement classés "tout public sans avertissement" comme Les Kaïra ou Supergrave. Il est très fort probable que cette situation se répète ici aussi.

Que faire face à cela ? La pédagogie et le dialogue, encore et toujours, avant tout. D'une part, cela m'étonnerait beaucoup que des parents amènent leurs enfants voir ce film - ce qui pose tout de même la question de limites d'âge aussi peu strictes, s'il est admis par tous qu'elles ne servent à rien, en pratique.
Les gamins non accompagnés qui viendraient voir le film ? Beaucoup d'entre eux ont déjà vu bien pire (même si ce n'est pas une raison pour les laisser venir le voir, j'en conviens), et beaucoup d'entre eux ont déjà vu les précédents volets en contournant l'interdiction, mais il y a le risque accru de déranger les autres spectateurs durant la séance. Au bout du compte, je pense que ce nouveau film risquerait de les ennuyer, plus qu'autre chose. Qu'on le veuille ou non, en France, ce sont les parents qui ont encore la responsabilité de ne pas laisser leurs enfants aller au cinéma tout seul ; on peut le déplorer, mais il faut faire avec. Si votre enfant est allé voir le film sans vous en parler avant, discutez-en avec lui (ou elle), tout se passera bien. Pensez quand même à le priver d'argent de poche parce qu'en plus le film est nul (sans surprise), apparemment.

Second addendum : apparemment, l'interdiction a été relevée à -12.

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*On pourrait même se poser la question pour les restrictions d'âge ; l'interdiction aux moins de 12 ans survient juste au moment où certains enfants commencent à aller tout seuls au cinéma, or c'est une limite d'âge qui est d'évidence parfois beaucoup trop basse. Quant aux interdictions au moins de 16 ou 18 ans, elles sont maintenant bien trop rares et commercialement pénalisantes pour être vraiment utiles. Personnellement, j'ai toujours trouvé que cette classification (de même que celles du CSA) était plus utile pour les adultes que pour les enfants ou leurs parents. Or, ce n'est pas comme ça que les choses devraient fonctionner, idéalement.

D'ailleurs, vous voulez mon avis sur les catégories -16 et -18, objet de pinaillage entre Promouvoir et le CNC ? Et bien, je pense que c'était une erreur d'interdire Love aux moins de 18 ans, mais surtout en premier lieu parce que je pense que c'était une erreur de créer la catégorie -18. Il est facile de remonter à la source du problème : l'erreur vient de ce qu'en 1990, le gouvernement n'ait pas eu le courage ni la cohérence d'abaisser l'âge de la consommation de pornographie à 16 ans (alors même que la majorité sexuelle est à 15 ans !), comme c'est le cas au Pays-Bas ou dans les pays scandinaves, par exemple. Dans de telles conditions, la réapparition d'une catégorie -18 était inévitable, de même que les pinaillages concernant la classification de films dans cette catégorie.