26/06/2022

Le jour où j'ai découvert que j'étais pro-choix (partie 1)

En fait, je l'étais déjà, bien sûr, mais je n'étais pas particulièrement militant à ce sujet. Comme vous tous j'espère, j'ai été profondément choqué de la décision de la cour suprême américaine de dé-constitutionnalisation du droit à l'avortement, ouvrant la voie à l'interdiction de celui-ci par les états membres. Cela m'a rendu triste, alors même que je ne serai jamais vraiment directement touché ni impacté par cette décision.

Peut-être les juges avaient-ils raison, sur un plan strictement constitutionnel ou légal. Je n'en sais rien, je ne suis pas juriste. Ce que je sais, en revanche, c'est que cette décision aura des conséquences désastreuses, voire effroyables, pour des millions de femmes à travers le pays. C'est ce droit que la cour suprême vient de balayer d'un revers de la main, avec une si froide et impardonnable désinvolture.

Roe v Wade était une décision révolutionnaire, outrageusement en avance sur son temps, peut-être trop, même. Elle est en effet plus libérale que la plupart des législations européennes (mais j'aurai l'occasion d'en reparler). Cette décision ne pouvait qu'entrer en conflit avec la religiosité profonde d'une grande partie du pays, et attiser la rancœur de toute une partie de la population, qui y a vu la main du diable et le pouvoir des élites. 

Cette décision a engendré, à terme, un puissant ressentiment dans une toute une catégorie de la population, qui s'est sentie dépossédé du pouvoir. Certes, ces personnes ne représentent pas la majorité de la population américaine, mais ils forment un lobby extrêmement puissant, doté d'une détermination et d'un acharnement quasi-monomaniaques.

Quoi qu'ils en disent par ailleurs, ce n'est certainement pas pour des raisons humanistes qu'ils veulent interdire l'avortement (sinon, il n'auraient pas soutenu pendant quatre ans un président ouvertement fasciste, et incapable de dissimuler qu'il souhaitait interdire l'avortement pour des raisons purement et bassement misogynes) et bien davantage par dogmatisme religieux.

Certains états américains du Sud et du Centre du pays ont d'ailleurs d'ores et déjà mis en place des interdictions moyenâgeuses, plus restrictives que dans la plupart des pays du tiers-monde (non, je n'exagère même pas !)

On ne réalise pas la chance que l'on a, en France, de vivre dans un pays où l'avortement est légal à la demande jusqu'aux 14 semaines de grossesse, où la majorité de la population est favorable à la constitutionnalisation de ce droit et où l'on n'habite qu'à quelques centaines de kilomètres de pays aux délais plus généreux que le nôtre.


29/01/2022

Anonymisme et anti-anonymisme

En termes de droits reproductifs, de dons de gamètes et d'accès à la procréation médicalement assistée, on peut distinguer globalement deux types de positions : l'anonymisme et l'anti-anonymisme[1] :

L'anonymisme

Au sens large, l'anonymisme désigne toute idéologie qui défend la possibilité légale de dons de gamètes et/ou d'accouchements anonymisés. Les anonymistes défendent des actes de naissance qui ne reflètent que la parenté sociale et n'indiquent pas l'identité des parents biologiques. De plus, iels tendent à s'opposer à ce que les donneurs de sperme soient considérés comme une sorte de « père », y compris dans le seul sens de « père biologique ».

Les anonymistes sont eux-mêmes divisés en deux camps principaux :

D'un côté, l'anonymisme « strict » défend la possibilité de dons de gamètes entièrement anonymes, sans possibilité d'accès à l'identité du donneur ou de la donneuse même après la majorité de l'enfant. En France, ce courant est représenté par les Gouines contre Nature, les SoignantEs pour la PMA, la Marche lesbienne, les députés PCF, Jean-Luc Mélenchon, Daniel Borrillo et Morgane Merteuil notamment (il y en a aussi à droite, peut-être même encore davantage qu'à gauche, mais étant donné qu'ils s'opposent à l'élargissement de la PMA, ils n'entrent pas dans le cadre de la présente analyse).

Au sein de ce courant, on peut distinguer les « pragmatiques » favorables à l'accès aux antécédents médicaux, au double-guichet et/ou à la légalité des tests ADN récréatifs (Le cinéma est politique, la frange « modérée » des anonymistes stricts sur Twitter ou Daniel Borrillo, par exemple[2]) des « ultra-strict-e-s », qui s'y opposent. Ce dernier courant est devenu très rare à l'heure actuelle, en dehors de (possiblement ?) Morgane Merteuil et de la frange « dure » du lesbianisme politique

Les « ultra-strict-e-s » considèrent qu'en matière de procréation, le droit de disposer de son propre corps doit être considéré comme absolu ; cependant, cet attachement affiché à la « libre disposition de son corps » peut être mis en doute, dans le sens où iels s'opposent à la légalisation des tests ADN et même, généralement aussi, au double guichet (ou ne font, au mieux, que le tolérer lorsqu'il existe). Iels considèrent aussi que le « récit biologique » doit être combattu à tout prix, peu importe les conséquences physiques ou psychologiques pour les enfants, en prônant le nivellement par le bas en termes d'accès aux antécédents médicaux, au prétexte que ceux-ci ne pourraient être garantis ailleurs non plus. Au final, la façon dont les « ultra-strict-e-s » utilisent le slogan « mon corps mon choix » a paradoxalement plus à voir avec la façon dont les anti-vax ont récupéré ce slogan qu'avec la façon dont celui-ci était traditionnellement utilisé par le mouvement féministe.

De l'autre côté, l'anonymisme « moderne » ou « modéré » (ou encore « originiste », l'originisme comprenant aussi l'anti-anonymisme) promeut un anonymat temporaire des dons de gamètes, généralement jusqu'aux 18 ans de l'enfant. En France, cette position est notamment défendue par l'ADFH, l'Inter-LGBT, Caroline Mécary, Martine Gross, Irène Théry et le gouvernement, avec plusieurs divergences toutefois. Le conseil de l'Europe défend aussi cette position

Les anonymistes « ultra-strict-e-s » (et même, généralement aussi, les « strict-e-s pragmatiques ») considèrent l'anonymisme « moderne » comme étant une forme d'anti-anonymisme déguisé et donc intrinsèquement misogyne et lesbophobe, parce qu'iels le voient comme un moyen d'insérer symboliquement des hommes dans les familles de lesbiennes. Cependant, il va de soi que les enfants n'ont nullement l'obligation de protéger la façon dont leurs parents envisagent leur famille (et penser le contraire permettrait de justifier n'importe quel genre de dérive familialiste, y compris réactionnaire) : de fait, l'anonymisme « ultra-strict » (et, dans une moindre mesure, tous les autres types d'anonymisme, y compris moderne) n'est plus une position tenable depuis la démocratisation des tests ADN récréatifs, malgré leur interdiction en France.

Quoi qu'il en soit, l'idée que l'anonymisme moderne serait intrinsèquement lesbophobe est une position très minoritaire, même si certaines personnes LGBT restent inquiètes par rapport à la quantité de donneurs disponibles en cas de « levée de l'anonymat », et penchent donc vers des positions anonymistes strictes en conséquence.

L'anti-anonymisme

De l'autre côté, l'anti-anonymisme est l'idéologie qui s'oppose à l'anonymisme. Les anti-anonymistes considèrent qu'une procréation médicalement assistée ne devrait avoir lieu qu'avec des donneurs dont l'identité serait disponible dès la naissance de l'enfant, et iels prônent généralement l'utilisation du terme « père biologique » (voire, dans certains cas, « père » tout court) pour désigner le donneur de sperme.

On peut diviser ce courants entre :

- les anti-anonymistes « réformistes », ou « modérés », qui promeuvent, à moyen terme, des réformes d'inspiration « anonymiste-moderne » (établissement d'un âge pour l'accès aux origines, puis abaissement progressif de ce dernier, au lieu d'une abolition immédiate de l'anonymat), et ne sont pas favorables à des actes de naissance qui inscriraient l'identité des parents biologiques de l'enfant en plus de celle de ses parents sociaux. En général, iels ne prônent pas activement l'utilisation de l'expression « père biologique » (même s'iels peuvent l'utiliser, à titre personnel, pour désigner leur géniteur).

- les anti-anonymistes « simples » ou « classiques » qui font activement campagne pour que l'identité du donneur soit accessible dès la naissance de l'enfant et/ou inscrite sur son acte de naissance, mais qui considèrent que le donneur n'est pas obligé de former une relation avec son enfant biologique dès ce moment-là. Iels cherchent à normaliser l'usage de l'expression « père biologique », mais sans la confondre ni la remplacer par celle de « père » tout court.

- les anti-anonymistes « radicaux » ou « absolus » qui considèrent que l'enfant doit pouvoir former dès sa naissance une relation avec son donneur, et que l'identité de ce dernier doit être systématiquement inscrite sur l'acte de naissance de l'enfant, en vertu d'une interprétation très stricte de l'article 7.1 de la Convention internationale des droits de l'enfant (« L'enfant est enregistré aussitôt sa naissance et a dès celle-ci le droit à un nom, le droit d'acquérir une nationalité et, dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d'être élevé par eux » avec une définition de « parent » qui fait aussi référence aux parents biologiques). Ce sont d'ardent-e-s défenseurs de la formule « père biologique » et iels ont parfois tendance à confondre celle-ci avec celle de « père » tout court.

L'anti-anonymisme, surtout sous sa forme « radicale », est une idée plus controversée que l'anonymisme moderne. Elle est considérée comme beaucoup plus délicate à défendre sur le plan politique et, sauf sous sa forme la plus « réformiste », susciterait certainement une levée de boucliers massive, immédiate et générale de la part des parents d'intention, des donneurs, des banques de sperme et des personnalités politiques.

De leur côté, les personnes LGBT seraient (quasiment ?) unanimes à considérer l'anti-anonymisme « radical » comme une forme d'homophobie, puisque cette idéologie impose aux lesbiennes de devoir relationner directement avec des hommes pour procréer (fût-ce sans relations sexuelles directes), impose littéralement la présence de ces derniers dans leurs familles (ne serait-ce que par la présence de leur nom sur l'acte de naissance de leurs enfants), leur nie leur droit à vivre selon leur propre conception de la famille, même à titre temporaire, vide de son sens la notion d'homoparentalité dans le cadre d'une PMA et même la notion de choix de l'enfant, ne laissant à ce dernier aucun choix dans le fait de continuer à adhérer ou non à l'idéologie lesbienne-politique de ses parents lorsqu'elle existe, puisqu'il ne lui sera pas possible de grandir dans celle-ci.

Néanmoins, d'après un sondage datant de 2019, environ un quart des personnes homosexuelles partageraient des positions anti-anonymistes au sens large[3], une proportion largement comparable (voire supérieure) à celle de la population générale.

Malgré cela, les anti-anonymistes déclarés semblent peu nombreux en France, et sans véritable organisation politique. On peut notamment citer Jean-Pierre Rosenczveig, magistrat et expert des droits de l'enfant, hostile à l'accouchement sous X et partisan de l'accès à l'identité du donneur le plus tôt possible dans le cas d'un don de gamètes. C'était autrefois un anti-anonymiste « radical », aujourd'hui il serait plutôt « réformiste ».

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'association PMAnonyme n'est pas à strictement parler anti-anonymiste, mais anonymiste moderne (à moins de la considérer comme « anti-anonymiste réformiste », puisque, de fait, l'immense majorité de ses membres et de ses sympathisant-e-s le sont).

Ils sont plus nombreux dans d'autres pays, à cause des différences en termes de contexte politique. On peut notamment citer la Donor Conceived Alliance of Canada et le Donor Sibling Registry, qui sont tous deux, en pratique, des organisations « anti-anonymistes réformistes » (bien que philosophiquement, ce soient davantage des « anti-anonymistes classiques » exprimant parfois des sympathies pour la branche « radicale » du mouvement ; autrement, la première se situe davantage sur le plan politique et le second davantage sur le plan social et associatif). Le Donor Sibling Registry est d'ailleurs notable pour ses efforts, indéniables et continus, visant à favoriser les échanges et la communication avec le mouvement LGBT, bien que ses objectifs finaux (position stricte anti-anonymat, réforme des actes de naissance, langage utilisé) le situent dans le courant anti-anonymiste.

Encore aujourd'hui, les relations qu'entretiendraient certains mouvements anti-anonymistes avec des lobbies réactionnaires et homophobes restent un sujet de controverse. Je pense que pour en avoir le cœur net, il est avant tout essentiel de s'intéresser à la rhétorique de ces mouvements : s'ils font de réels efforts pour promouvoir la diversité des modèles familiaux et pour dialoguer avec la communauté LGBT, il n'est pas possible de leur accoler le qualificatif d'« homophobe ». Si, en revanche, la question est au minimum esquivée, cela devrait inciter à davantage de prudence, voire de méfiance.

Prenons Tangled Webs UK, un site web anglais anti-PMA[4] (et donc, par extension, anti-anonymiste « radical »), par exemple : non seulement celui-ci esquive entièrement la question LGBT, mais il considère les donneurs de sperme comme des pères à part entière, et même comme les « vrais » pères (sans même parler de « père biologique ») et s'inscrit totalement dans une vision bionormative de la famille.

Si l'association en question considère les hommes et les femmes comme différents et non-interchangeables dans le cadre de la famille, c'est encore pire, puisqu'on a alors affaire à une association explicitement anti-homoparentalité, donc homophobe.

Néanmoins, même dans le cas d'organisations supposées safe, il est nécessaire de faire preuve de vigilance, puisqu'on n'est jamais à l'abri d'une collaboration même ponctuelle avec un groupement que l'on sait explicitement réactionnaire. Cela ne signifie pas abandonner ces organisations pour autant, mais au minimum leur poser des questions sur les points qui nous apparaissent problématiques, le moment venu.

Diagramme représentant les différentes tendances chez un échantillon de 481 personnes conçues par don anglophones en 2020, extrapolées à partir de ce sondage (cliquer sur l'image pour la voir en plus grand). Notez que même chez les anonymistes « strict-e-s » (rouge et orange), moins du quart le seraient par conviction (beaucoup souhaitant en réalité pouvoir retrouver l'identité de leur donneur). Par ailleurs, il ne semble exister aucun-e anti-régulationniste de conviction parmi les sondé-e-s.

Pour information, j'ai aussi fait un tableur qui détaille les différences entre chacun des courants sur telle ou telle question, si jamais vous êtes intéressé-e-s.[5]

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[1]on peut aussi considérer que ces deux positions sont relatives et forment un spectre allant de l'anonymisme « ultra-strict » à des positions anti-PMA.

[2]Daniel Borrillo est peut-être davantage anti-régulationniste que pragmatique, en réalité. L'anti-régulationnisme est un courant dont les positions sur la question sont globalement libertariennes (possibilité de paiement des donneurs, double guichet, pas de limitation légale concernant le nombre d'enfants issus d'un seul don de gamètes, pas de règlementation concernant l'accès aux antécédents médicaux ni l'accompagnement des patients et des donneurs, mais légalité des tests ADN).

[3]en fait, d'après ce sondage, les personnes homosexuelles seraient plus nombreuses à être anti-anonymistes (26 %) qu'anonymistes strictes (21 %) ! Des proportions nettement inverses de celles des personnes n'ayant aucun homosexuel dans leur entourage (19 % et 31 %, respectivement).

[4]En théorie, il serait possible de s'opposer à la PMA sans être homophobe mais, pour l'instant, je n'ai jamais vu ni rencontré de personnes totalement opposées à la PMA et qui n'étaient pas au moins un peu, ne serait-ce qu'insidieusement homophobes. La PMA est l'une des seules façons pour les lesbiennes d'avoir des enfants ; si on l'interdisait, la seule façon pour elles d'avoir des enfants dont la parenté sociale serait reconnue serait de passer par l'adoption, qui offre des possibilités beaucoup plus limitées en comparaison. L'argument de la nécessaire unité du lien biologique et du lien affectif me paraît difficilement tenable autrement que par pure référence religieuse, et cet argument semble de toute façon contredit par une majorité de personnes concernées elles-mêmes. Si l'objectif est réellement de permettre aux enfants de maximiser la connaissance de leurs origines biologiques, pourquoi ne pas « juste » proposer de recourir exclusivement à des donneurs connus, ouverts à la possibilité d'une relation avec l'enfant, et dont le nom serait inscrit sur l'acte de naissance de l'enfant au même titre que celui de ses parents sociaux ? Ce serait une proposition déjà suffisamment radicale en soi, si bien que je ne me vois pas la défendre dans l'immédiat (ne serait-ce parce que cela évacuerait presque entièrement la notion de choix de l'enfant).

[5]Celui-ci se trouve sur mon drive pour le moment. Je le mettrais ici lorsque j'aurais le temps.





04/11/2021

L'homophobie dans le mouvement des personnes conçues par don

Comment la pensée extrême et la désinformation ont obscurci des questions légitimes autour du don de gamètes

Il y a déjà plus de deux ans maintenant, j'avais écrit un article sur l'instrumentalisation conservatrice de l'accès aux origines en Amérique du Nord, certaines figures associées (de façon extrêmement périphérique) au mouvement, comme Katy Faust, se caractérisant par une homophobie virulente et des positions réactionnaires assumées. Je ne reviendrai là-dessus.

Au-delà de ces formes flagrantes de préjugé, le mouvement des personnes conçues par don est un mouvement légitime, qui grandit chaque jour en importance et qui se bat depuis des années pour interdire l'anonymat des donneurs, avec une dynamique politique très favorable dans l'ensemble, que ce soit en Europe ou en Australie.

Malgré cela, l'anonymat reste encore très répandu dans de nombreux pays. Pour les parents, il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer le recours à un donneur anonyme : la disponibilité d'un certain profil de donneur, le sentiment de sécurité juridique, mais le plus souvent c'est la facilité d'accès qui jouera un rôle déterminant. Il y a aussi des raisons idéologiques, certaines lesbiennes le considérant comme nécessaire pour ne pas faire entrer d'homme ni de « figure paternelle » dans leur famille (bien sûr, avec la démocratisation des tests ADN bon marché, cet anonymat est devenu plus symbolique qu'autre chose, ce qu'elles n'ont pas toutes l'air de réaliser).

Bien que la pratique de l'anonymat soit en déclin parmi les populations LGBT elles-mêmes et que beaucoup d'entre elleux aient soutenu l'accès aux origines lors de la dernière révision des lois de bioéthique en France, la plupart des mouvements de personnes conçues par don n'ont que très peu de liens avec les mouvements LGBT.

Encore aujourd'hui, dans de nombreux pays, l'anonymat des dons de gamètes reste un sujet relativement tabou, ce qui a pu amener certaines personnes à faire dévier le mouvement vers l'extrémisme, en particulier en ligne. Aux États-Unis, par exemple, faute de discipline et d'organisation (contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres pays), le mouvement est devenu une espèce de terreau fertile pour l'homophobie, la misogynie, le traditionalisme et la désinformation, qui menacent de saper les nécessaires échanges autour des techniques d'aide à la procréation, et de l'anonymat des donneurs en particulier.

Lorsque j'ai commencé à m'intéresser à la question, j'ai très vite été conscient de l'homophobie présente sur les médias sociaux, sur certains réseaux de personnes conçues par don.

On peut par exemple citer cet article, écrit par Alana S. Newman, qui assimile les homosexuels ayant recours aux mères porteuses à des « prédateurs sexuels » en les considérant comme tout aussi dangereux pour les femmes que les proxénètes ou même les violeurs hétérosexuels. En tant qu'opposant à l'anonymat des donneurs de gamètes et partisan d'une GPA éthique et non-commerciale, je me suis souvent retrouvé exposé à des idées qui tombent dans la « zone grise » de ce que certaines personnes pourraient considérer comme homophobe et d'autres non. Cet article en sort très clairement. Il contient des passages tellement homophobes et réactionnaires qu'il ne devrait plus y avoir de débat possible à ce sujet.

On pourrait se dire qu'il ne s'agit que d'un point de vue marginal dans la communauté (et il l'est effectivement, de plus en plus) mais malheureusement, je suis forcé de constater qu'à part un vague engagement envers la diversité des modèles familiaux, les mouvements de personnes conçues par don, en général, s'engagent peu contre l'homophobie et prennent peu position à ce sujet. Certains mouvements semblent peu conscients de l'impact que leurs revendications, qui vont parfois bien au-delà de la levée de l'anonymat aux 18 ans de l'enfant pour inclure le droit à être élevé dès la naissance par ses parents biologiques (bien que cette dernière revendication ne soit pas nécessairement homophobe en elle-même), pourraient avoir sur les populations LGBT. 

On a aussi des personnes qui citent en référence AnonymousUs.Org (un site web conçu par Alana Newman et qui regroupe des témoignages dont certains ont été instrumentalisés contre l'homoparentalité), sans au minimum prendre leurs distances vis-à-vis de ses fondateurs ; ou qui relaient des liens vers des articles parus sur des sites plus que douteux, sans esprit critique ; ou qui considèrent l'ECLJ comme un organisme de défense des droits humains, alors qu'il s'agit avant tout d'un lobby chrétien ultra-conservateur qui ne fait qu'instrumentaliser la question ; ou qui, malgré leur engagement par ailleurs progressiste, se font interviewver par l'équivalent américain d'Aude Mirkovic.

Je ne pense pas qu'une personne de bonne volonté, qui dénonce l'homophobie, le racisme, le sexisme, puisse se sentir parfaitement à l'aise avec un mouvement qui, dans le meilleur des cas, n'est pas toujours très bien informé, très au clair ni très prompt à dénoncer les tentatives de récupération dont il fait l'objet, et qui, dans le pire des cas, ne montre absolument aucune sensibilité à ces questions et laisse pleinement s'exprimer ces préjugés sans aucune réaction officielle.

Ce mouvement ne vient pas de nulle part. Découvrir qu'on a été conçu par don peut engendrer une certaine forme de colère et de mal-être, y compris chez des personnes qui, autrement, sont plutôt privilégiées (attention toutefois, toutes les personnes conçues par don ne sont pas privilégiées, loin de là). Et les personnes privilégiées, surtout les hommes, ne sont pas censées se plaindre de leur position. On comprend dès lors mieux que cette colère puisse se transformer en colère mal placée, avec recherche du bouc émissaire, y compris pour certains enfants dont les parents sont elleux-mêmes LGBT.

Cependant, de par les conversations que j'ai pu avoir avec certaines personnes conçues par don, leur colère se dirige davantage à l'encontre des médecins, de l'État ou du « système » (et aussi de l'industrie et du profit que celle-ci engendre, dans une perspective nord-américaine) qu'envers un groupe défini par l'orientation sexuelle de ses membres. Les associations de personnes conçues par don revendiquent de nombreux membres LGBT ou issus de familles homoparentales dans leurs rangs. Après tout, il serait plutôt homophobe d'accorder aux homosexuels un statut particulier sur la question.

Addendum : en guise de mise au point, je dirais que la plupart des choses que j'ai citées dans cet article ne s'appliquent pas aux associations françaises de personnes conçues par don, qui, de par un contexte politique très différent du contexte nord-américain, sont au contraire très vigilantes par rapport à l'homophobie et très promptes à la dénoncer, par exemple lorsqu'un membre de PMAnonyme a relayé sur Twitter un article écrit par un proche de la Manif pour Tous et a dû s'en excuser par la suite.

Ce que j'ai écrit dans cet article ne doit pas non plus faire oublier que la violence rhétorique existe aussi de l'autre côté, et que dans la twittosphère francophone, celle-ci est infiniment plus intense que celle des personnes conçues par don (et encore, celle-ci n'émerge généralement qu'en réaction à des commentaires particulièrement insultants ou méprisants) pour en avoir été témoin moi-même, ces dernières années.

20/10/2021

"The Parent Trap" - débunkage

Au cours de mes pérégrinations sur Internet, je suis récemment tombé sur un article écrit par les actives Alexandra Kimball et Tamara Lea Spira pour le compte du site Real Life Mag. De par les quelques articles que j'ai pu parcourir en naviguant dessus, le site semble globalement se doter d'une orientation « technophobe de gauche » (ce qui pourrait expliquer certaines bizarreries, que je commenterai après), mais on peut y trouver des articles intéressants.

Celui-ci s'intitule « le piège parental : comment les tests ADN compliquent la famille queer » (The Parent Trap: How DNA testing complicates the queer family). À lui seul, ce titre résume assez bien un sentiment que j'ai souvent pu déceler chez les lesbiennes radicales de Twitter, à savoir que les tests ADN seraient dangereux et menaceraient leur conception de la famille.

À vrai dire, cet article-ci, écrit en réponse par une personne conçue par don, apporte déjà beaucoup d'objections qu'on pourrait apporter à cet article. Mais il y a aussi d'autres points que j'aimerais aborder..

Le premier point que j'aimerais soulever, c'est que cet article exprime un point de vue que je qualifierais volontiers, quoiqu'assez paradoxalement, de conservateur par rapport aux évolutions en cours au sein de la communauté LGBT. En effet, toute son introduction prend la forme d'une espèce de longue tirade, déplorant le recul de l'idéologie queer à l'ancienne, du « Love makes a family » parmi les populations LGBT elles-mêmes. 

L'article attribue ce processus à un « tournant biogénétique » qui aurait lieu à l'échelle de la société toute entière. De prime abord, il semble difficile de réfuter cette assertion, mais je dirais que ce n'est pas là que se trouve le plus important.

(En réalité, je pense que cette évolution doit moins au « tournant biogénétique » qu'à l'arrivée d'une nouvelle génération qui rompt d'avec la tradition et réinterprète à sa façon ce que cela signifie que d'être queer. On peut trouver des éléments d'explication dans cet article-ci.)

Je ne reviendrai pas sur l'homme de paille tournant autour de l'importance attribuée à la génétique (personne ou presque ne pense que la génétique est plus importante que tout le reste), même si, sans grande surprise, l'article condamne le fait d'essayer de trouver une base biologique à l'homosexualité ou à la transidentité.

Sans grande surprise non plus, l'article n'échappe pas aux clichés rhétoriques les plus répandus chez les « pro-anonymat de gauche », à savoir le déshonneur par association (dès qu'on parle de génétique, autant parler tout de suite d'eugénisme, de racisme et de surveillance génétique des migrants, par exemple, ce qui équivaut un peu à qualifier toute personne pro-énergie nucléaire d'être pour la bombe atomique). Le point « Manif pour Tous » est même atteint peu après, avec l'évocation des liens supposés entre le mouvement des personnes conçues par don et des lobbies conservateurs tels que le Center for Bioethics and Culture.

(Pour ceux qui ne connaîtraient pas, le CBC est un peu l'équivalent américain de Gènéthique ou de l'Alliance Vita : une source parfois citée par les activistes des droits des personnes conçues par don, notamment à cause d'articles qui vont dans leur sens, mais en lien étroit avec des groupements ultra-conservateurs.)

Que des activistes pour les droits des personnes conçues par don se compromettent avec ce genre d'organisations est certes déplorable, mais il faut aussi se demander pourquoi cela arrive. Je pense que le CBC et Gènéthique ont saisi une opportunité politique que la gauche, de par ses liens avec les mouvements LGBT, n'était pas encore prête à saisir immédiatement. C'est le même genre de mécanisme qui explique la proximité qu'entretiennent certains ex-musulmans, voire même dans certains cas des musulmans réformistes, avec la droite radicale, par exemple.

L'article va même encore plus loin, cette fois-ci avec un « déshonneur par association au second degré » impliquant la très conservatrice Bradley Foundation, et dénonce son hypocrisie lorsqu'il s'agit de faire adopter des enfants pauvres de couleur par des blancs évangéliques de classe moyenne.

Certes, les types de la Bradley Foundation sont des hypocrites... mais, jusqu'à preuve du contraire, leurs liens avec les mouvements de personnes conçues par don ne sont que très ténus et indirects. Et, quoi qu'il en soit, celles et ceux qui prétendent défendre la liberté de de disposer de son propre corps tout en s'opposant aux tests ADN récréatifs sont tout aussi hypocrites.

Dans l'article, l'expression des revendications des personnes conçues par don est également caricaturale et mal informée. En France, par exemple, PMAnonyme a milité pour l'accès à l'identité du donneur à partir de 18 ans ; elle ne milite pas pour que le donneur soit considéré et reconnu comme un parent dès la naissance de l'enfant (ce qui est sous-entendu dans l'article). Cela permet aux autrices de mettre en avant un faux dilemme : soit le donneur est anonyme, soit il est considéré et reconnu comme parent dès la naissance de l'enfant. C'est pourquoi l'idée selon laquelle la « famille génétique » équivaut à l'idée que « les enfants appartiennent à leurs parents » n'en apparait que d'autant plus étrange : n'est-ce pas l'anonymat des donneurs, plutôt, qui entérine le fait que les enfants appartiennent à leurs parents d'intention ?

Vers la fin, l'article, qui était jusque là idéologiquement cohérent, prend une direction plus inattendue, se montrant apparemment anti-ROPA, anti-greffe d'utérus, et anti-appariement racial. 

Pour terminer, l'article déplore la pathologisation des formes de parenté non-exclusives et non-hiérarchiques... Sans se rendre compte que l'anonymat des donneurs et la pathologisation des tests ADN, pris au sérieux, ne peut déboucher que sur la réinvention d'un modèle familial autoritaire, précisément exclusif et hiérarchique. Le point « droits de l'enfant = fascisme » étant là pour clôturer le débat, de façon tout à fait péremptoire, comme si le débat ne portait pas avant tout sur l'autonomie de l'enfant par rapport à ses parents.


16/09/2021

En défense de la fille en orange (film Être et avoir)

Par respect pour la vie privée des personnes, je n'inclurai pas d'images tirées directement du film dans cet article.



Être et avoir est un documentaire français réalisé par Nicolas Philibert, datant de 2002. On y suit une classe unique d'école primaire en milieu rural, en Auvergne, assurée par l'instituteur Georges Lopez.

Il y a quelque chose qui m'a frappé en regardant à nouveau ce film, 20 ans après ; c'est que, malgré la petite taille de la classe, les enfants qu'on y voit ont tous leurs spécificités propres. Le petit Jojo, « mascotte » malgré lui du film, par exemple, aurait très bien pu être diagnostiqué du TDAH s'il avait vécu aux États-Unis, et aurait donc pu passer la majorité de son enfance sous ritaline. 

Mais ce n'est pas le seul enfant du film qui a des « particularités ».

En effet, dès le début du film, lors de l'arrivée à l'école sous la neige, on voit une fille vêtue d'orange, marcher de façon très caractéristique, un peu « rigide » (tout comme moi à peu près au même âge, comme j'ai pu m'en rendre compte rétrospectivement), puis, tout au long de ses apparitions dans le film, on peut voir sa posture et sa gestuelle gauches et « disgracieuses », et surtout ses difficultés de communication, apparentes de par son absence de jeu avec les autres enfants et surtout lors d'un passage d'anthologie. 

Maintenant, je n'aimerais pas coller de diagnostic à l'arrache, mais cela fait beaucoup penser aux symptômes que l'on attribue habituellement au Syndrome d'Asperger (et je le sais, parce que j'ai moi-même été diagnostiqué de cette condition l'année dernière).

Lors d'une scène avec sa mère, le professeur souligne sa très bonne orthographe mais aussi ses difficultés en mathématiques (ce qui constituerait une preuve, si cela se confirmait, que les Aspies ne sont pas tous bons en maths). Sa mère souligne qu'elle n'est pas très « gaie », et espère qu'elle le deviendra davantage à l'avenir. Lors de la même scène, le professeur espère la voir s'épanouir davantage. Malheureusement, cette scène est un peu gâchée par le baratin astrologique de la mère à la fin. Les deux personnes souligne de concert qu'« elle vit dans son monde »

C'est une description qui correspond beaucoup à ce que l'on a dit de moi durant ma propre enfance, certes pas exactement dans la même mesure. J'avais l'impression d'être en décalage constant vis-à-vis des autres, mais je pensais que c'était parce que j'étais surdoué, comme je l'ai découvert à l'âge de 10 ans (aujourd'hui, on dirait plutôt « haut potentiel intellectuel »). Plus tard, à l'adolescence, je me suis rendu compte (plus ou moins à mes dépens) que les surdoués n'étaient pas tous maladroits, mauvais en sports ni « asociaux ». 

Pour de nombreux Aspies non diagnostiqués qui ont grandi à cette époque-là, avec un peu de chance, cette personne est peut-être la toute première fois qu'ils ont pu voir à l'écran quelqu'un qui leur ressemblait (et qui n'était pas un stéréotype à la Rain Man). 

Néanmoins, avec le recul, certains points posent problème concernant ce film.

Notamment, l'obsession que semblent avoir certains documentaristes, dont le réalisateur lui-même, à vouloir montrer des enfants « différents » pleurer devant les caméras (plus récemment encore avec Petite fille de Sébastien Lifshitz) mériterait grandement d'être interrogée et remise en cause. 

La scène de discussion entre le professeur et son élève est aussi en cause et illustre un travers fréquent : en effet, quelque soient les bonnes intentions, il ne suffit pas de dire que les choses iront mieux pour qu'elles aillent mieux ; il faut aussi s'engager et chercher les causes du problème. Malheureusement, le neurotypisme extrême de la société française constitue un obstacle à cette démarche-là. 

Ce qui n'est pas arrangé par le fait qu'avec le temps, je dois le préciser, le film soit devenu extrêmement controversé, pour d'autres raisons : en effet, Georges Lopez a porté plainte pour atteinte à son droit à l'image et revendiquait des droits d'auteur sur le documentaire en tant qu'auteur d'une partie du texte et en tant qu'artiste-interprète du film. S'il sera finalement débouté par la justice, toute cette affaire contribuera néanmoins à jeter un sérieux doute sur les méthodes de travail et la probité de Nicolas Philibert, réalisateur du film, doute qui continuera de planer par la suite jusqu'à aujourd'hui.

Il y a aussi du positif dans ce film, bien entendu, mais il est dommage qu'il soit devenu plus difficile de l'apprécier, à cause de toutes ces histoires. 

En tout cas, je ne sais pas si la fille en orange va bien aujourd'hui, mais j'espère que oui, même si les suites du tournage n'ont pas dû être très faciles à vivre pour elle.

25/05/2021

"Marche lesbienne" : ayons un peu de recul

En ce moment, avec la pandémie en cours, on ne parle plus trop du projet de loi bioéthique, qui prévoit entre autres l'ouverture de la PMA à toutes les femmes, et qui se trimbale depuis au moins 2019 entre le gouvernement et les différentes chambres du parlement.

Et c'est fort dommage, je trouve ; le Sénat, conservateur comme par son habitude, a tout intérêt à laisser pourrir le projet et à faire obstruction pour que celui-ci soit adopté le plus tard possible, et le moins que l'on puisse noter, c'est que de ce point de vue-là, il n'a pas déçu, si je puis dire[1]. 

En effet, récemment, le Sénat a quasiment sabordé le projet de loi, en le vidant littéralement de sa substance et de ses dispositions les plus importantes. Ainsi, lors de l'examen du texte en deuxième lecture, c'est tout l'article 1 (qui prévoit l'ouverture de la PMA à toutes les femmes) qui a été rejeté.

Plus tard, et de façon prévisible, la commission mixte parlementaire n'est pas parvenue à se mettre d'accord sur un texte commun, ce qui signifie que le texte aura droit à un passage en troisième lecture à l'Assemblée Nationale.

De l'autre côté, pour des raisons en partie compréhensibles, vu le contexte actuel, les défenseurs du projet (et/ou celleux qui voudraient aller plus loin) n'ont pas donné beaucoup de voix, jusqu'à maintenant. Celleux-ci semblent eux-mêmes être divisés selon des lignes idéologiques relativement précises (notamment sur l'accès aux origines et la RCA), ce qui rend de facto quasi-impossible toute défense unifiée d'un projet alternatif, qui serait à la fois plus cohérent et moins « stigmatisant / discriminant » que l'actuel projet (cette division arrange d'ailleurs beaucoup les opposants dudit projet, soit dit en passant).

C'est donc dans ce contexte qu'un nouveau rassemblement « lesbien » a eu lieu le 25 avril dernier, en particulier à Paris.  

Cet évènement fut un relatif « succès surprise », tout particulièrement dans le contexte actuel de la pandémie de Covid-19, puisqu'il aura attiré au minimum plusieurs milliers de personnes. En revanche, il aura attiré très peu d'attention médiatique, finalement. 

En ce qui me concerne, mes propres sentiments personnels sur cette marche sont plutôt mitigés.

D'un certain côté, même si je ne suis pas nécessairement d'accord avec toutes leurs revendications (je détaillerai pourquoi dans la partie d'après), je suis, à vrai dire, extrêmement content que ce genre de marche existe et rencontre même un certain succès, en réalité. Oui, les lesbiennes sont encore trop souvent victimes de discriminations, et oui, les discriminations dans l'accès à la parentalité en font clairement partie. 

De plus, face à un gouvernement qui semble avoir délibérément mis la PMA sous le tapis et laissé traîner le sujet comme un boulet, et à un Sénat qui semble avoir tout fait pour tuer le projet dans l'œuf et l'enterrer, il était plus que nécessaire de réveiller nos chers parlementaires pour qu'ils n'ignorent pas ces revendications et n'oublient pas non plus leurs engagement passés. 

Ce qui me dérange dedans, c'est donc plutôt la rhétorique des organisatrices, leurs possibles motivations, ainsi que le contenu de leurs revendications, une fois qu'on se penche dessus et qu'on les examine plus en profondeur.

Parce que le diable se cache dans les détails. Même si, si l'on se base sur le texte des interventions lors de la marche, la ligne rouge ne semble pas avoir été franchie, il se trouve qu'en France, le lesbianisme politique se caractérise dans le meilleur des cas par une ambigüité profonde sur la question de l'accès aux origines, et dans le pire par une hostilité farouche à son encontre

De prime abord, Collages Lesbiens (le collectif à l'origine du rassemblement) semble moins explicite que les Gouines Contre Nature sur certains aspects de son projet et de ses motivations. Il subsiste néanmoins des motifs d'inquiétude importants, d'autant plus que ce mouvement se dote d'ores et déjà d'une assise beaucoup plus large que celle de son « prédécesseur ».

Passons outre les éléments de langage possiblement « connotés » tels que « PMA sans conditions »« lesbophobie et transphobie d'Etat  »  (qui fait écho à la thématique décoloniale du « racisme d'Etat ») ou encore « non mixité » : parfois mobilisés par des organisations respectables, ils ne devraient pas à eux seuls nous alerter.

C'est plutôt au niveau des revendications que le bât blesse. En effet, dès le début de leur liste de revendications, le 25 mars dernier, on pouvait lire en gras « PMA anonyme par défaut ». Plus tard, le 1er avril dernier, elles ont précisé que les dons dirigés qu'elles revendiquent[2] doivent pouvoir bénéficier de l'« anonymat total »rajoutant après « Il est important en effet de respecter l'équilibre des familles lesbiennes (sic) en ne leur imposant pas une « figure paternelle » lorsqu'elles ne le souhaitent pas »

Il y a plusieurs choses qui clochent dans cette affirmation ; premièrement, parce qu'à première vue, les « colleuses » ne prévoient rien pour les femmes, lesbiennes ou non, qui envisageraient bel et bien une « figure paternelle » pour leurs enfants. Ainsi, elles ne semblent pas revendiquer de double guichet, option qui proposerait pourtant davantage de possibilités pour les femmes qui le souhaiteraient. 

Ensuite, parce qu'avec cette loi, ce n'est pas l'équilibre des « familles » qu'il faut viser, mais celui des enfants, parce que ce sont eux les produits de la PMA, et que ce sont les seuls qui n'ont pas leur mot à dire dans le processus, alors même que leur parole devrait être considérée comme la plus importante de toutes. 

De fait, revendiquer l'anonymat des dons va à rebours d'une tendance mondiale qui consiste à davantage prendre en compte l'intérêt de l'enfant, y compris dans les décisions de PMA, et qui conteste tous les dogmes familialistes qui placent le bien-être de la « famille » au-dessus de celui de l'enfant, que ce soit le secret familial ou l'idéologie du « deux parents maximum ». Je considère comme paradoxal que des personnes, pourtant historiquement elles-mêmes discriminées à cause d'une idéologie familialiste, se mettent à réinventer à leur manière une nouvelle forme de familialisme tout aussi délétère que les autres.

Pour le reste, je réitère la critique que j'avais déjà formulée à l'époque contre les Gouines Contre Nature

« Je répète encore, en quoi, pour un enfant, le fait de pouvoir avoir accès à l'identité de son géniteur à sa majorité légale constitue-t-il un moyen d'imposer une « présence masculine » à sa famille ? »

De plus, faut-il encore le rappeler aujourd'hui : de facto, l'anonymat ne peut plus être garanti et n'existe plus en pratique, de par la généralisation des tests ADN récréatifs, malgré leur interdiction en France.

Je pense qu'il s'agit là d'éléments à rappeler à toutes les personnes et groupes de personnes qui, ayant affirmé leur soutien à l'accès aux origines par ailleurs, ont soutenu ou relayé la marche, voire y ont elleux-mêmes participé. Rappeler que si c'est le cas, elles ont probablement défilé avec des Gouines contre Nature et des personnes qui, non seulement s'opposent farouchement à l'accès aux origines, mais ont harcelé des personnes conçues par don en ligne lorsqu'elles osaient émettre leur point de vue. 

Pour ma part, je considère évident que les défenseurs de l'accès aux origines, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, ne s'associent pas à un évènement qui fait de l'anonymat des donneurs de gamètes une de ses principales revendications, même si cela n'a été que rarement mentionné par les divers média qui ont couvert la manifestation (et sans aucun recul critique, lorsque ce fut le cas). Personnellement, c'est d'ailleurs la raison principale pour laquelle j'ai finalement décidé de ne pas participer à cette manifestation (il y avait aussi d'autres raisons, plus personnelles).

Bref, cette marche pose les mêmes problèmes que la marche contre l'islamophobie en son temps (ou la manifestation des policiers, si vous préférez) : de bonnes intentions, mais gâchées par des organisateurices et soutiens discutables, dans les deux cas.

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[1]Le maintien de l'anonymat, fût-ce sous une forme moins rigide, fait d'ailleurs partie de cette double stratégie de maintien du statu quo et de division du camp progressiste. Il est avéré que, dans les pays qui ont voté l'accès aux origines avant l'ouverture du mariage pour tous et de la PMA pour toutes les femmes, privant ainsi le camp adverse de toute objection sérieuse à leur encontre, ces deux mesures sont passées de façon relativement facile. Si par exemple, en Suisse, l'ouverture de la PMA est en passe d'être votée, c'est que l'accès aux origines y est garanti depuis déjà plusieurs années.

[2]Dans l'absolu, je suis moi-même favorable aux dons dirigés (non-anonymes), et je pense aussi que l'accès des minorités ethniques à la PMA, notamment par l'appariement (ou le non-appariement) mériterait une bien meilleure considération. Cependant, les dons dirigés tels que les envisagent les « collageuses » semblent reposer sur des bases contradictoires, où ceux-ci seraient à la fois dirigés et anonymes (plus précisément, le donneur connaîtrait le couple receveur, mais celui-ci n'aurait que des informations limitées sur le donneur, si j'ai bien compris). Quoi qu'il en soit, je ne peux m'empêcher de voir une hypocrisie profonde dans le fait de revendiquer l'anonymat au prétexte que la biologie n'aurait pas d'importance, tout en revendiquant l'accès à la PMA et au don dirigé au nom de l'importance d'« avoir un enfant qui nous ressemble ».

21/01/2021

L'accès aux origines continue d'avancer

Malgré les reports successifs, voire intempestifs, du projet de loi bioéthique en raison de la crise du COVID-19 (crise qui, de mon point de vue, en a malgré tout aussi renforcé la nécessité, en démontrant l'impératif de l'accès aux antécédents médicaux), on peut dire qu'en France, la cause de l'accès aux origines a globalement progressé, au cours de ces dernières années. 

Au début des années 2000, lorsque PMAnonyme a commencé à exister, le secret parental était encore largement répandu, voire était la norme, dans nombre de familles concernées ; depuis, il a inexorablement poursuivi sa régression. 

A la même époque, il y a une quinzaine d'années, les principales associations homoparentales étaient, dans le meilleur des cas, favorables au double guichet, et la simple idée d'abolir l'anonymat des dons en même temps que l'élargissement de la PMA aurait certainement provoqué un réel tollé dans une partie de la communauté LGBT. Aujourd'hui, l'Inter-LGBT a définitivement intégré l'accès aux origines au sein de ses propres revendications, ce qui signifie, en pratique, que les derniers vrais désaccords potentiels portent sur certains détails technico-juridiques tels que la RCA (même si, malheureusement, une minorité bruyante continue de s'opposer farouchement à toute levée de l'anonymat, notamment sur Twitter). 

Il y a une dizaine d'années encore, lorsque l'idée commençait à percer politiquement en France, l'accès aux origines divisait encore assez nettement la gauche modérée ; aujourd'hui, elle ne divise encore guère plus que l'extrême-gauche et la droite conservatrice, pour des raisons apparemment opposées (libertarisme soixante-huitard à tendance communautariste d'un côté contre masculinisme réactionnaire adultocentré de l'autre côté, pour simplifier). 

Néanmoins, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, et nous n'en sommes qu'au tout début. C'est pourquoi il nous faut encore rester vigilants, si l'on espère concrétiser ces avancées.