23/08/2019

« PMA sans père » : autopsie d'un slogan

Pour s'opposer au présent projet de loi bioéthique, l'un des arguments de La Manif Pour Tous consiste à agiter le spectre de la « PMA sans père ». De quoi s'agit-il exactement ? A quoi cela fait-il référence ?

Si l'on se fie à ce slogan, ce n'est pas la PMA en tant que telle qui dérange véritablement LMPT*. Ce qu'il faut comprendre, c'est que tant qu'il y avait un père social qui pouvait se faire passer pour le géniteur de son enfant, la PMA était acceptable. Or, depuis que le secret ne peut plus tenir, celle-ci devient tout d'un coup problématique, et il faut s'y attaquer d'urgence.

Un autre argument repose aussi sur la confusion, très fréquente à droite, selon laquelle la PMA serait ainsi détournée de son objectif premier « médical » et n'aurait donc pas à être remboursée par l'assurance maladie. La vérité est que la PMA n'a jamais été un traitement de l'infertilité (elle ne peut pas rendre fertile un homme stérile), même si on l'a souvent présenté ainsi. Puisque la PMA n'a jamais été un traitement médical et est pourtant remboursée par l'assurance-maladie, l'étendre à toutes les femmes ne devrait pas poser de problème de ce point de vue.
D'ailleurs, avec la levée de l'anonymat, LMPT est implicitement en train d'admettre elle-même l'argument de la non-médicalité de la PMA, sans vouloir le reconnaître directement.

Enfin et surtout, contrairement à ce que prétend LMPT, l'immense majorité des études menées à ce sujet ne montrent pas de différences significatives de développement entre enfants élevés par des familles homoparentales et enfants élevés par des familles hétéroparentales.

Bref, c'est là que l'on s'aperçoit que, décidément, La Manif Pour Tous a bien grand peine à dissimuler son homophobie.

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* En réalité, certains sympathisants LMPT hésiteraient carrément à s'opposer à toute forme de PMA avec tiers donneur, mais le pragmatisme politique leur fait préférer une forme de statu quo, officiellement du moins. Par mesure de cohérence, La Manif Pour Tous a renoncé à l'anonymat des donneurs depuis au moins 2016, mais cette position n'est pas universellement partagée à droite, notamment par les beaufs de Twitter et tous ceux qui confondent encore géniteur et père.

21/08/2019

Accès aux origines : l'opposition de « gauche »

Tout d'abord, je tiens à remercier et à féliciter l'ensemble de la gauche et du centre français (update du 2 octobre 2019 : à l'exception du PCF et de Jean-Luc Mélenchon) pour s'être montrés beaucoup plus sensibles à la question de l'accès aux origines que je ne l'aurait espéré de leur part. Aujourd'hui, si l'on se fie aux communiqués et engagements de leurs organisations LGBTI respectives, la levée de l'anonymat des donneurs de gamètes est en passe d'être votée grâce aux voix de plusieurs grands partis de la gauche et du centre (et probablement même grâce à certaines voix de la gauche radicale et de la droite). Rétrospectivement, cependant, cela ne devrait avoir rien d'étonnant, pour plusieurs raisons au moins.

Tout d'abord, parce que les individus de gauche montrent en général une meilleure capacité à intégrer des informations contradictoires que les individus de droite, si l'on se fie à certaines études américaines menées sur le sujet. De fait, la gauche est passée championne dans l'art d'amalgamer des groupes dont on pourrait penser que les intérêts puissent parfois diverger, tels que les juifs, les musulmans, les personnes LGBT, les femmes, les défenseurs des animaux, etc... là où la droite a tendance à les opposer les uns aux autres sans réellement soutenir aucun d'entre eux.

Ensuite, comme d'autres l'ont déjà fait remarquer avant moi, quelque soit la cohérence de leurs revendications avec son propre système de valeurs, la gauche aime bien les mouvements militants, en particulier ceux qui émanent directement des personnes concernées. C'est pourquoi elle restait très discrète voire muette sur le sujet tant que la première génération d'enfants nés de dons n'avait pas atteint l'âge adulte, mais depuis qu'on les entend parler de leurs expériences, les gens de gauche intelligents cherchent maintenant à ne pas se les aliéner.

Enfin, je dirais qu'il y a tout simplement une grosse part de pragmatisme et une certaine volonté de « couper l'herbe sous le pied » de La Manif Pour Tous en la matière, de dénoncer l'hypocrisie et le misérabilisme de ses sympathisants, qui sont, dans le meilleur des cas, favorables au statu quo, et de partager la revendication d'accès aux origines pour mieux rejeter l'instrumentalisation absurde qui peut en être faite par le camp conservateur.

Est-ce à dire que toute la gauche s'est convertie à la cause de l'accès aux origines ? Malheureusement, non.

Avant d'aller plus loin, il me faut bien sûr préciser que la droite non plus ne s'y est pas entièrement convertie, et même dans des proportions peut-être encore moins fortes.

J'aurais donc très bien pu écrire un article sur l'opposition de droite à l'accès aux origines, qui est numériquement plus importante il est vrai (en tout cas si l'on considère Twitter comme une source fiable). Mais, contrairement à l'opposition de gauche, celle-ci n'a même pas le mérite d'offrir un discours objectivement cohérent à critiquer. Une critique de l'opposition de droite se serait donc réduite à une critique générale de l'hypocrisie, de l'opportunisme et du cynisme de droite, chose que font déjà beaucoup d'autres auteurs avec bien plus de talent que moi. Puis, je considère que critiquer la gauche radicale, là où elle se fourvoie, est bien plus stimulant d'un point de vue intellectuel, ce que les intéressé-e-s devraient logiquement considérer comme un compliment, même si je ne reconnais que cela ne me fait pas plaisir d'un point moral, même si cela s'avère parfois nécessaire.

Maintenant que les choses sont claires pour tout le monde, quelle est donc la nature de cette opposition ?

Je pense qu'il existe tout au plus deux petits groupes de personnes qui font partie de cette opposition de gauche, et qui partagent par ailleurs de nombreuses convergences dans leur analyse de ce sujet[1].

Le premier groupe est constitué de militants « pro-choix »  radicaux, tels que Daniel Borrillo ou Morgane Merteuil.

Le premier d'entre eux est un juriste et intellectuel argentin très engagé contre l'homophobie, et qui a accompli un travail remarquable sur les discriminations et la vulgarisation de la bioéthique. Malheureusement, ses analyses témoignent trop souvent d'un libertarisme suranné, ainsi que d'une certaine rancœur personnelle contre ceux qu'il appelle les « conservateurs de gauche ».
Son dernier article pour Libération, intitulé « L'accès aux origines, ruse de la raison conservatrice », est un pur concentré de désinformation, dans lequel les personnes déjà nées de dons sont totalement absentes de l'analyse. Ce faisant, Borrillo tombe paradoxalement dans les mêmes travers que La Manif Pour Tous, en confondant géniteur et pèrefiliation et accès aux origines, et autres confusions. De plus, Borrillo exagère (de façon carrément malhonnête, si j'ai bien saisi) l'importance de l' « expertise psychanalytique » dans cette revendication, alors même que d'une part cette « expertise » est, presque par définition, absente dans la plupart des autres pays, et que d'autre part la revendication émane avant tout des personnes concernées, le fait qu'en France celle-ci ait été récupérée par des psychanalystes étant secondaire au propos[2].

M'est avis que si Borrillo laissait tomber ses rancœurs personnelles et son dogme libertarianisant, il ferait preuve de davantage d'empathie envers les personnes concernées. Sans doute ne s'est-il pas intéressé à la question, ce qui illustrerait un point qu'ont en commun tous les opposants de gauche à l'accès aux origines (mais j'y reviendrais peut-être ailleurs). Je dois lui reconnaître néanmoins d'avoir, semble-t-il, légèrement évolué sur la question de l'accès aux origines (et il a toujours soutenu la légalisation des tests ADN), ce qui n'est pas nécessairement le cas d'autres personnes.

Notamment la seconde, Morgane Merteuil, qui est une activiste engagée pour les droits des travailleur-se-s du sexe, un combat tout à fait respectable, soit dit en passant. Cependant, elle s'oppose aussi à la levée de l'anonymat des donneurs de gamètes, même pour une simple question d'antécédents médicaux. Décryptons un peu ses arguments.



D'une part, elle nous sort le classique « tout le monde ne connait pas son père biologique, alors c'est pas grave de toute façon ». Les situations qu'elle donne en exemples sont des conséquences de rencontres sexuelles avec possibilité, au moins théorique, de contester la filiation et d'interroger la mère à ce sujet, ce qui est très différent de situations provoquées délibérément et avec la complicité affichée de l'Etat.

Ensuite, son second argument me paraît autrement plus pervers. Elle écrit : « Mais utiliser l'argument du risque sanitaire pour légitimer toujours + le récit biologique me paraît être une mauvaise idée. » Quand « légitimer un récit » devient plus dangereux qu'un risque sanitaire... On nage en plein délire ! D'autant plus que, pour « délégitimer » ce récit, Morgane Merteuil propose en fait la possibilité (voire l'obligation ?) d'imposer à certains enfants un contre-récit anti-biologique, alors même que l'importance à accorder au « récit biologique » appartient aux enfants, pas aux parents !

C'est ainsi que paradoxalement, sur ce point-là précis, Morgane Merteuil incarne une gauche qui cesse de défendre les droits des personnes pour défendre des idéaux censés nous transcender. Mais où va le monde ?

Elle a aussi défendu l'idée, répandue dans ce milieu, selon laquelle la recherche de ses origines biologiques aurait avant tout des « causes sociales ». Certes, je pense que les défenseurs de l'accès aux origines devraient éviter d'utiliser l'argument selon lequel rechercher ses origines biologiques serait un besoin naturel et inné de la nature humaine. Mais dans ses implications, le raisonnement ne tient pas. Car le désir de parentalité a aussi des causes sociales. Un point partout, la balle au centre ? On pourrait même dire que le fait de ne pas rechercher ses origines a lui aussi des causes sociale, notamment par « loyauté » envers le parent social. Pression contre pression, qui a raison ?



Le deuxième groupe d'opposantes est constitué de personnalités émanant de la mouvance du lesbianisme radical, et qui préfèrent se terrer dans les tréfonds de Twitter (mais elles se trouvent en contact régulier et/ou en affinité idéologique profonde avec celleux précédemment cités). Elles doivent y être quelques dizaines au total, mais cela pourrait monter jusqu'à plus d'un millier de sympathisantes si l'on compte toutes celles qui se contentent de liker leurs posts, de les retweeter et/ou d'y répondre. Il faut bien comprendre que ce ne sont pas simplement des homosexuelles qui veulent juste vivre « normalement », y compris en se mariant et en ayant des enfants. Elles adhèrent à un projet « révolutionnaire » et utopique[3] qui vise à redéfinir toutes les notions communes de généalogie et de parenté, perçues comme intrinsèquement discriminantes, pour les affranchir totalement de leurs bases biologiques. Et cela passe par la volonté affichée de forcer leurs propres enfants à adhérer à ce schéma. Inutile de dire en quoi cette approche est contre-productive.

Pardonnez-moi l'expression, mais beaucoup d'entre elles présentent des traits typiquement « SJW » presque caricaturaux. En effet, tout y passe : procès d'intention, offensement perpétuel, binarité de pensée, ad hominems, déshonneurs par association, absolutisme de la parole de l' « opprimé », relativisme culturel[4], et même appels à la violence. Je veux dire, quand on voit ce genre de message :



Cela ne devrait pas être trop pris à la légère.

Néanmoins, il convient encore une fois de ne pas exagérer la « menace » que représenteraient ces milieux, celleux-ci, même au sein de la communauté LGBT, étant très minoritaires et quasiment inaudibles. Vu leur faible nombre, je pense qu'iels gagneraient davantage à rejoindre nos rangs pour pouvoir lutter ensemble contre La Manif Pour Tous (dont les sympathisants, même avec l'affaiblissement du mouvement, restent quand même autrement plus nombreux) plutôt que d'essayer de s'engager dans un combat perdu d'avance[5][6]. Je reste malgré tout confiant dans les possibilités de dialogue[7].

Update du 15 septembre : une brillante démonstration de ce que je dénonçais dans cet article vient de m'être fournie récemment. Tout a commencé avec ce tweet :



S'en sont suivies plusieurs réponses, pas toujours pour approuver ce post des deux mains, dont l'une d'entre elles a amené la twittos d'origine a être en contact avec une autre twittos, conçue par don, qui se décrit pourtant elle-même comme étant « très à gauche » et rejetant explicitement tout amalgame entre LGBT et refus de l'accès aux origines. S'en est suivie une discussion houleuse, parfois agressive, à la limite de la négation du ressenti et avec des tentatives claires de harcèlement, parfois juste parce que la seconde twittos a eu le malheur d'employer l'expression de « père biologique »[8], qui a abouti à ce que celle-ci ferme temporairement son compte Twitter par frustration liée à un dialogue de sourd-e-s (veuillez m'excuser l'emploi de cette expression validiste). A l'heure où je réalise mon update, ce shitstorm n'est d'ailleurs pas totalement terminé.

Cela m'a fait me rendre compte à quel point accuser l'adversaire d'être « -phobe » est pratique d'un point de vue rhétorique, car cela permet de clôturer tout débat et de ne pas avoir à écouter les arguments du camp d'en face.

En l'occurrence, la réfutation de l'idée selon laquelle l'accès aux origines serait, par essence, une revendication lesbophobe est simple, même si elle ne sera peut-être pas vue comme assez convaincante pour mes adversaires.

Tout simplement, les partisans de l'accès aux origines y sont favorables aussi pour les couples hétérosexuels. Mieux encore, ils cherchent même à combattre cette formidable manifestation de privilège hétérosexuel que constitue la possibilité du maintien du secret autour de la conception de son enfant. Ils sont cohérents avec leurs propres principes. D'autre part, des personnes trans peuvent aussi donner leurs spermatozoïdes (bien que cela ne soit pas le cas aujourd'hui en France, malheureusement).

Que l'accès aux origines ne devienne une préoccupation qu'à partir du moment où l'on projette d'étendre la PMA à toutes les femmes, cela devrait certes avoir quelque chose d'assez préoccupant et même regrettable, mais la faute en revient en tout premier chef au privilège hétérosexuel, pas à l'idée même d'accès aux origines. C'est une manipulation idéologique que l'on voit aussi poindre dans d'autres domaines.

Par exemple, dans le même genre de milieux, la laïcité et la liberté d'expression sont régulièrement accusées (pas toujours à tort, cependant) d'être utilisées comme armes contre les populations d'origines musulmanes. De même, les droits des enfants et des animaux font souvent l'objet de critiques du même ordre.

Le risque, avec cette confusion croissante entre progressisme d'un côté et permissivisme, relativisme et communautarisme de l'autre, c'est non seulement de se retrouver avec un système de pensée qui placerait la communauté et les « groupes minoritaires » (TM) au-dessus de l'individu et des valeurs communes, mais aussi de se retrouver avec un mouvement progressiste affaibli et incohérent, qui est par ailleurs un des grands fantasmes de la droite.

Au nom du politiquement correct, va-t-on bientôt prétendre que s'opposer aux mutilations des personnes intersexes est un combat d'avant-garde tandis que s'opposer à la circoncision et à l'excision est antisémite et raciste, alors que tous ces combats devraient aller de pair ? Que s'opposer à la corrida est une cause noble parce que ce sont des blancs qui la pratiquent, mais que s'opposer à l'abattage rituel fait de nous des fascistes ?

Nul doute qu'il existe des personnes qui se servent de l'accès aux origines comme d'une véritable excuse pour déverser leur homophobie et leur lesbophobie sur la toile, mais généralement ces personnes vont beaucoup plus loin que simplement soutenir l'accès aux origines : en effet, elles s'opposent généralement à toute forme d'homoparentalité, et même parfois à la PMA en général.

Par ailleurs, on reproche à ceux qui veulent connaître leurs origines biologiques d'être une « minorité », de vouloir généraliser leur « cas particulier » et de soutenir des propositions qui pourraient avoir un impact sur beaucoup d'autres personnes ; mais n'a-t-on pas non plus accusé les activistes LGBT, il y a si peu de temps et encore aujourd'hui, d'être une « minorité » et que ce ne sont pas tous les LGBT qui désiraient avoir le mariage, l'adoption et la PMA ?

Comment pouvez-vous être si sûr-e-s qu'avec vous, la PMA, « ça se passera bien » ? Si des personnes conçues par don vous donnent leur propre ressenti, c'est parce qu'iels savent très bien que cela pourrait arriver un jour avec vos propres enfants. Et si ceux-ci sont élevés avec l'idée selon laquelle il n'existerait aucun intermédiaire entre La Manif Pour Tous et les « lesbiennes radicales », cela risquerait fort d'être contre-productif, certains enfants ayant élevés ainsi s'étant carrément mis à rejoindre des groupes homophobes parce que ça fait « rebelle ». De plus, étrangement, vous semblez adhérer au faux dilemme selon lequel si les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, « ils appartiennent à l'État ». Devinez qui d'autre tient le même discours ?

Vous dénoncez (en partie à raison) l'importance qui est donnée à la biologie et à la génétique dans notre société, mais le recours à la PMA n'est-il pas un moyen de conserver une connexion génétique vis-à-vis d'un des deux parents, ce qui serait mieux perçu que de ne pas avoir de connexion du tout ? La ROPA (Réception de l'Ovocyte de la PArtenaire), que vous soutenez et qui a malheureusement été exclue du projet de loi, n'est-elle pas une autre façon de favoriser cette connexion ?

Plus généralement, tout ce discours vise à ériger l'homosexualité, qui ne devrait être qu'une simple histoire d'attirance, en idéologie, voire en religion, ce que je trouve carrément dangereux, en partie parce qu'il s'agit déjà d'un fantasme inoxydable de la droite et des réactionnaires. De plus, il y a déjà d'énormes difficultés à critiquer en public la pratique de la circoncision ou de l'abattage rituel, parce qu'il s'agit là de commandements religieux, multi-séculaires, dont l'importance est constamment réaffirmée dans les divers textes des religions en question ; alors pourquoi devrait-il y en avoir pour critiquer une pratique qui n'existe que depuis à peine quelques décennies au mieux, et qui, à ma connaissance, n'a jamais été mentionnée comme « commandement » dans quelque texte religieux que ce soit ? Serait-ce parce que la première twittos ne se montre même pas favorable au « double-guichet », pourtant plus cohérent que son propre projet, en termes de droits individuels ?

Concernant PMAnonyme, association qui compte plus de 250 membres aujourd'hui, cela m'étonnerait très fortement que sur 250 personnes concernées, absolument toutes soient strictement hétérosexuelles et cisgenres (de fait, je sais que ce n'est pas le cas). Elle compte aussi des enfants de familles homoparentales, et lutte activement contre cette manifestation de privilège hétérosexuel que constitue la possibilité de garder le secret autour du mode de conception de ses enfants. C'est une association qui fait déjà beaucoup d'efforts pour dialoguer avec les militant-e-s LGBT, y compris certaines assez radicales comme Amandine Gay et Alice Coffin.

Certes, sa co-fondatrice est apparemment devenue sympathisante de LMPT, et il est vrai que certains de ses membres adhèrent à un certain type de discours « conservateur » (je parle d'expérience), mais citer ces quelques exemples pour tenter de jeter le discrédit sur le travail de l'association toute entière relève, au mieux, du plus pur déshonneur par association.


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[1] Notez que je ne parlerai pas ici de celleux dont les divergences ne concernent que le point très technique de la DCAF, qui restent relativement nombreux/ses, dont le point de vue est légitime, et avec lesquels nous pourrons plus facilement nous allier, mais uniquement de celleux pour lesquels le désaccord est plus fondamental.

[2] Beaucoup de psychanalystes sont contre l'accès aux origines, Morgane Merteuil témoigne d'ailleurs d'une certaine sympathie envers ce courant.

[3] On pourrait aussi dire « bolchévisant », à cause de cette obsession des avant-gardes qui imposent leur point de vue aux autres par la force.

[4] Toutes proportions gardées, l'idée selon laquelle la revendication d'accès aux origines serait lesbophobe fait beaucoup penser à l'exemple, certainement caricatural, cité dans le texte de Thomas C. Durand, selon lequel critiquer l'excision serait critiquer la culture africaine. Bien sûr, vous n'êtes pas obligé d'adhérer à cette comparaison.

[5] 75 % des français étant favorables à l'accès aux origines, d'après un récent sondage, dont l'analyse est intéressante à plus d'un titre. D'une part, les différences sociologiques sont en général beaucoup moins prononcées que sur d'autres sujets tels que l'ouverture de la PMA à toutes les femmes, peuvent parfois même sembler étrangement aléatoires, et surtout ne dessinent pas d'opposition « gauche-droite » identifiable et évidente. Néanmoins, on note que parmi les catégories les plus sensibles aux revendications d'accès aux origines se trouvent, entre autres, les jeunes, les étudiants, les femmes, les homos, les catégories populaires et les sympathisants des partis de gauche, ce qui suggère au minimum que, d'un point de vue strictement sociologique, prétendre que l'accès aux origines serait une idée conservatrice ne tient pas la route.

[6] De plus, ce genre d'actions pourrait provoquer l'indignation légitime d'une frange non-négligeable de la communauté LGBT, qui se mettrait alors à entonner #NotInMyName.

[7]A cause de l'instrumentalisation qui en est faite actuellement par La Manif Pour Tous, une petite frange de militants LGBT radicaux semble être devenue allergique à quasiment toute forme de rhétorique mettant en avant les droits de l'enfant. Assez paradoxalement, cette attitude participe précisément à valider les discours de LMPT selon lesquels les droits des enfants et ceux des personnes LGBT devraient nécessairement entrer en conflit, alors qu'ils sont censés se compléter harmonieusement.

[8]A ce sujet-là, il faut reconnaître que la première twittos a le mérite de la cohérence puisqu'elle refuse d'écouter les concernés lorsque cela arrange son idéologie (et s'en vante ouvertement, surtout).


15/08/2019

Projet de loi Bioéthique : ce que j'en pense

Comme vous le savez peut-être, le gouvernement dans la future loi projette d'étendre l'accès à la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes, qu'elles soient célibataires ou en couple, avec un homme ou avec une femme. Ce projet fait débat, pour au moins plusieurs raisons.

Commençons par les aspects positifs, d'abord : l'ouverture de la PMA à toutes les femmes[1], y compris célibataires (j'ai changé d'avis sur la question depuis quelques années, pas à cause des gesticulations des militantes mais parce que j'ai moi-même fini par reconnaître que mes arguments ne tenaient pas la route). Cette inégalité d'accès à la procréation méritait amplement d'être corrigé, d'autant plus depuis le vote de la loi sur le mariage pour tous en 2013 en France, où celui-ci faisait paraître.

Mais le diable se cache dans les détails. En effet, établir de nouveaux modes de filiation pose apparemment problème d'un point de vue juridique, notamment du point de vue du titre VII du code civil, qu'il faudrait modifier en profondeur pour tenir compte des nouvelles formes de filiation. C'est pourquoi le législateur a, dans un premier temps, écarté l'idée d'étendre tout simplement le droit existant à toutes les personnes concernées.

C'est une seconde option qui a ensuite été envisagée : celui de créer un mode de filiation spécifique pour la PMA avec tiers-donneur, la déclaration anticipée de volonté (DAV), aussi appelée déclaration commune anticipée de filiation (DCAF). Idéalement, celle-ci devrait permettre à l'enfant issu d'un don, et à lui-seul (la mention ne figurant que sur la copie intégrale de l'acte de naissance) de savoir que sa conception a supposé un engendrement avec tiers donneur. Cependant, il se peut que les couples hétérosexuels puissent très facilement contourner ce système (en omettant la DAV au moment de la naissance de l'enfant, par exemple), ce qui pourrait entraîner un certain nombre de complications juridiques si tel était le cas. Par ailleurs, se posent des questions relatives au « respect de l'intimité des couples », ainsi qu'au risque de « stigmatisation » qu'induirait cette solution.

Finalement, le gouvernement a retenu une troisième option, à savoir conserver la DCAF, mais uniquement pour les couples de femmes ou les femmes seules. Je pense qu'il s'agit là du pire compromis possible. La solution est simple : soit on étend la DCAF à tous les couples, y compris hétérosexuels (c'est que je préférerais, à l'heure actuelle), soit on se contente d'étendre le droit existant, sinon on crée un système discriminatoire à deux vitesses qui ne satisfait personne, et surtout écarte les personnes qui en auraient le plus besoin (en l'occurrence ici, les enfants nés de couples hétérosexuels).

D'un côté, je comprends quelle peut être la stratégie du gouvernement, à savoir « tâter le terrain » avec un projet encore relativement conservateur, pour mieux voir si d'autres députés, en particulier ceux des partis traditionnellement hostiles à la PMA, ne seraient pas prêts à accepter des propositions plus « progressistes » émanant de députés de tout bord, mais surtout à gauche, voulant infléchir le projet actuel. Je pense qu'il risque d'y avoir des surprises, à ce sujet : plusieurs députés de droite ont dores et déjà annoncé qu'ils voteraient pour le projet, tandis que d'autres ont déclaré que la droite en général ne voulait pas revivre le « match » de 2013.

Ce n'est pas le seul aspect controversé du projet de réforme actuel ; on peut aussi citer la destruction des stocks de gamètes, que je considère comme un scandale majeur auquel il faudra bien remédier, en demandant par exemple aux anciens donneurs s'ils acceptent de passer aux nouvelles règles pour conserver leurs gamètes. A ce sujet, je vous invite fortement à signer, si ce n'est déjà fait, cette pétition des professionnels de l'AMP appelant à des aménagements au projet de loi actuel.

D'autre part, en me promenant sur Twitter, je réalise à quel point le projet de réforme souffre de nombreux malentendus.

Le plus gros d'entre tous, certainement aggravé par l'option « conservatrice » finalement retenue par le gouvernement, et par la désinformation entretenue par des médias mal informés sur ce sujet-là, réside certainement dans la levée de l'anonymat des donneurs de gamètes. Ce malentendu touche aussi bien certains militants « radicaux » que certains conservateurs ; ils ont d'ailleurs beaucoup plus en commun qu'ils ne voudraient l'admettre : en effet, ce sont les plus sensibles à la désinformation médiatique autour de ce sujet, ils ont tendance à être dogmatiques, repliés sur eux-mêmes et peu ouverts à la conversation, ils confondent père et géniteur, filiation et accès aux origines, dénoncent l' « usine à gaz des bricolages » et relaient les mêmes arguments moisis sur la « baisse des dons ». Mais ce serait oublier que d'une part le donneur n'est pas, et ne peut pas être un père, d'un point de vue légal, et donc que les procès en paternité ne seront pas possibles (autrement dit, les familles resteront protégées), et que d'autre part, à long terme, la « baisse des dons » est un mythe.

Et aussi, il faut bien faire comprendre à tout le monde que l’anonymat, tel qu’il a été promis à tous il y a vingt-cinq ans, n’existe plus aujourd’hui, avec la démocratisation des tests ADN en ligne.  Aller à l'étranger pour un don anonyme ne servira à rien, à part peut-être faire perdre davantage de temps et d'argent à tout le monde. Encore une fois, le droit de l'enfant à découvrir son géniteur est conçu comme un droit qui lui appartient en propre et à lui seul, en aucun cas la transparence n'est imposée. Les inquiétudes sur la supposée « délégitimation des familles » sont donc infondées. Derrière ce rejet se cache peut-être la peur de la liberté que pourraient avoir nos propres enfants dans leur façon d'envisager leur famille, mais si l'on est pas prêts à ce que nos enfants puissent avoir leurs propres opinions sur le sujet, alors il vaut mieux ne pas en avoir du tout (cela vaut aussi pour les réactionnaires et les homophobes, bien évidemment).

En quelque sorte (je l'écris sans arrière-pensées), je pense que cela provient du paradoxe d'appartenir à une minorité opprimée et de vouloir fonder une famille « comme les autres », c'est-à-dire une structure qui, à sa manière, incarne l'ordre et l'autorité, mais qui pourtant ne pourra pas échapper à la dialectique de la rébellion et de la réconciliation.

Je pense qu'il faut aussi se rassurer par rapport à la DCAF. Bien que je regrette la frilosité du gouvernement actuel à ce sujet, les familles homoparentales ne vont pas être davantage marginalisées ou stigmatisées à cause d'un détail très technique qui ne sera accessible que sur la copie intégrale des actes de naissance. Ce n'est pas ce qui rendra la Manif pour Tous plus ou moins tolérante envers les personnes LGBT et leurs familles. Elle s'en contrefiche. Que des homosexuels puissent élever des enfants ensemble, c'est déjà trop pour elle.

Mais il n'empêche qu'il demeure une injustice dans le projet actuel, et qu'il conviendra tôt ou tard de la réparer. Cette tribune du journal Le Monde donne toutes les grandes raisons de s'y attaquer.

En ce qui me concerne, j'aurais plutôt tendance à m'y reconnaître : en effet, loin des craintes de « stigmatisation », je pense que la DCAF étendue à tous pourrait permettre de « dé-stigmatiser » définitivement les personnes nées d'un don en faisant passer cette réalité dans le droit, et pourrait faire passer la France de retardataire à pionnière des droits des personnes nées d'un don, de nombreuses personnes dans d'autres pays réclamant, à tort ou à raison, des actes de naissance au plus près de la réalité biologique pour eux-mêmes et leurs enfants.

L'autre raison qui fait que je soutiens la DCAF, c'est que parmi les opposants à celle-ci, se trouvent beaucoup d'anciens opposants à la levée de l'anonymat qui essayent de conserver tant qu'ils le peuvent cet accrochement aux droits des parents (beaucoup d'entre eux, hormis une poignée d'irréductibles[2], ayant compris que lutter directement contre l'accès aux origines était devenu politiquement peu défendable), tandis que parmi les soutiens de la DCAF se trouvent beaucoup de soutiens de longue date de la levée de l'anonymat (PMAnonyme, l'ADFH, Irène Théry, etc...) et donc des personnes globalement plus sensibles aux droits des enfants.

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[1]si j'étais cynique, j'y verrai une très mauvaise nouvelle, car la surnatalité est l'un des principaux facteurs du réchauffement climatique. Un peu l'inverse de Jean-Marie Le Pen, qui apparemment soutient la PMA pour toutes pour des motifs racistes. Mais je ne suis pas cynique, donc bon.

[2]dont éventuellement le Planning familial, association dont le discours semble aujourd'hui devenir de plus en plus ambigu (de par leur participation au meeting des GCN, par exemple), voire communautariste.