04/05/2014

L'écologie politique est-elle un courant essentiellement réac ?

Le rapport de certains sceptiques vis-à-vis de l'écologie est assez complexe, beaucoup d'observateurs du mouvement considérant qu'ils ne remplissent pas leur mission ou sortent de leur rôle sur ce point, à cause de certains biais.

Par exemple, depuis un certain temps, on reproche, pour de bonnes et aussi de moins bonnes raisons, à de nombreux sceptiques francophones, et en particulier à l'AFIS, d'avoir un biais "anti-écolo" plus ou moins important qui fausserait d'entrée de jeu leur traitement des questions scientifiques liés à l'environnement. En fait, ce biais virerait carrément à l'obsession. Voilà pour le positif (par opposition au normatif) ; sur le plan normatif donc, ce biais serait sous-tendu par une idéologie scientiste XIXème siècle pouvant être mêlé à un certain progressisme sur d'autres questions, et c'est au nom de cette idéologie qu'ils persisteraient à qualifier l'écologie politique de réac.

Ce serait le cas de Yann Kindo (dont j'avais déjà analysé un article), militant rationaliste, membre de Lutte Ouvrière, qui tient un blog Mediapart, où il critique principalement la psychanalyse et certaines dérives associées à l'écologie. Le blog, apparemment, parle d'ailleurs assez peu de communisme en fait, ce qui a pu faire dire à certains de ses détracteurs que son effort était contre-productif à force de vouloir taper sur ceux qui étaient censés être ses propres alliés.

A vrai dire, nous sommes d'accord sur certains points, par exemple nous sommes tous les deux très critiques vis-à-vis de la psychanalyse, en particulier appliquée à l'autisme. Mais lorsqu'il parle d'écologie, je ne me reconnais pas dans sa démarche. Pas parce que je serais foncièrement en désaccord avec lui, sur certaines questions liées à ce sujet : au contraire, bien que je me sente une certaine fibre écolo, comme beaucoup, après m'être mieux renseigné sur ces questions, je ne suis pas particulièrement anti-nucléaire ni anti-OGM par exemple, ce qui fait que pour certains je ne serai jamais vraiment écolo, d'ailleurs.

C'est plutôt la tonalité de ses articles sur ce thème et la nature de sa démarche qui m'interpelle. Par exemple, il a récemment écrit un article sur José Bové, où il critique l'opposition de celui-ci à la PMA (le contexte actuel rend d'ailleurs le titre un peu trompeur : José Bové est bien opposé à toute forme de PMA, pas seulement pour les couples homos) ; on comprend vite la raison :

"Un des thèmes majeurs de ce blog est de recueillir des données et de développer des arguments  pour montrer que l'écologie politique, et tout particulièrement en son sein le mouvement anti-OGM, sont des courants essentiellement réacs."

Sa méthode, si l'on voit l'historique de ses articles, consiste essentiellement à trouver des "écolos" qui ont des positions réacs sur tel ou tel sujet, puis en conclure apparemment que l'écologie politique dans son ensemble est un courant réac. Si c'est ainsi que Yann Kindo essaie de nous convaincre que l'écologie politique est un courant réac, on peut dire que c'est assez fallacieux. Quitte à franchir le point Godwin, c'est un peu comme si on disait que la défense des animaux était une idée nazie sous prétexte qu'Adolf Hitler a fait passer les lois les plus ambitieuses sur le sujet, pour son époque.

Je vais maintenant argumenter dans le sens contraire de ce qu'il écrit, et pour détailler mon point de vue je vais essayer d'être plus constructif que les commentaires Mediapart auxquels Kindo a habituellement droit.

Tout d'abord, à vrai dire, je ne pense pas qu'il parviendra un jour à démontrer que l'écologie est réac. Mon opinion est que, même si l'écologie avait été "réac" à une époque donnée, il y a beaucoup de positions politiques qui ne sont pas écrites dans le marbre comme étant progressistes ou réactionnaires*. Par exemple, le libre-échange était une idée soutenue par divers mouvements progressistes (ou au moins centre-gauche) au XIXème siècle, aujourd'hui la plupart l'associent à la droite néolibérale. La perception des courants (proto)régionalistes a aussi allègrement navigué selon les endroits et les époques.
De fait, les idées ont une vie après leurs promoteurs initiaux, et les exemples sont très nombreux.

D'ailleurs, l'écologie politique est-elle vraiment née à l'extrême-droite comme certains le prétendent ? Cela semble plus compliqué : en effet, si d'un point de vue moderne, on peut trouver Rousseau ou Henry David Thoreau "réac" sur certains points, il est clair que sur d'autres ce sont des précurseurs évidents de la gauche actuelle. Certes, il y a bien eu l'influence ambigüe du romantisme au XIXème siècle sur les proto-écolos, mais ceux-ci, dans le monde anglo-saxon en tout cas, étaient souvent (déjà !) socialisants (John Ruskin, William Morris, George Bernard Shaw...), et même chez Karl Marx, on peut trouver des passages qui témoignent d'un certain souci pour l'environnement.
De façon générale, assez étonnamment, lorsqu'il critique l'écologie, Yann Kindo passe complètement à côté de (ou feint de ne pas voir) ce qui rapproche les écologistes et la gauche socialiste au sens large. Les écologistes et les socialistes sont deux groupes qui, pour différentes raisons, ne croient pas au marché libre et veulent plus ou moins réguler l'économie. Autrement dit, ils se sont alliés parce qu'ils avaient un adversaire commun : le capitalisme industriel et libéral. Que l'on établisse une filiation hypothétique entre l'écologie politique et l'anticapitalisme de droite n'y change rien.

Ce rapprochement peut même devenir plus profond : d'un côté, les écologistes peuvent trouver que les inégalités sociales n'ont rien de naturel et militer pour davantage de justice, et inversement les socialistes classiques peuvent s'intéresser à certains arguments des écologistes par rapport à la qualité de vie, en particulier celle des classes défavorisées.

Ce rapprochement des socialistes et des écologistes était la partie "facile" ; mais Yann Kindo ne parvient pas à expliquer non plus pourquoi, dans presque tous les pays occidentaux, les partis verts ont eu de nombreuses tendances extrêmement progressistes sur le plan sociétal, plus que les sociaux-démocrates et au moins autant que l'extrême gauche**.
C'est que cette opposition au capitalisme (ou au moins à ses formes les plus libérales) peut s'étendre à une opposition à toute la pensée de droite.
J'ai analysé ce que je pensais de l'opposition gauche-droite dans cet article. Le noyau de la pensée de droite, selon moi, est l'idée que la vie est intrinsèquement difficile, qu'on ne peut pas toujours faire confiance à l'Autre, et que pour continuer à vivre et préserver son identité sur le long terme il faut chercher à se défendre contre le monde extérieur par le travail, par la natalité et par les armes. Or, les écologistes modernes pensent que c'est justement cette attitude qui nuit à l'environnement : le productivisme, la surpopulation, la concurrence effrénée, la recherche inconsidérée du profit et les armes de destruction massive menacent tous la vivabilité à long terme de la planète.

Qu'on ne s'étonne pas si les alliances entre écologistes et pacifistes paraissent alors évidentes. De même, les écologistes actuels, fascinés par la planète dans son entièreté, sont plus facilement universalistes. C'est pourquoi l'approche de l' "écologie" d'extrême-droite, qui est de ne s'intéresser qu'aux écosystèmes locaux, ceux du terroir, devient un non-sens et entre en contradiction profonde avec l'écologie actuelle.

Finalement, il n'y a que sur les questions de société que les positions de la plupart des Verts ne paraissent pas évidentes à première vue, d'autant plus que dans de nombreux pays, elles ont historiquement été les plus radicales parmi les grands partis parlementaires. L'idée principale est que les Verts défendent un "naturalisme subversif" ; pour faire simple, il s'agit d'une remise en question de l'ethos associé à la civilisation judéo-chrétienne, en particulier à la civilisation industrielle, victorienne ; dans ce contexte, défendre les libertés individuelles peut signifier défendre la nature intérieure de l'humain contre les restrictions artificielles imposées par la société.

Un dernier point à soulever est la distinction qu'il faut faire entre l' "ordre naturel" d'une part et la nature, au sens de l'environnement, d'autre part : le premier concept est conservateur, le second pas forcément ; en fait, d'une certaine façon, on peut dire que les écologistes remettent en question la domination de l'Homme sur son environnement, domination que leurs adversaires pourraient qualifier de naturelle !

Bien sûr, l'écologie politique n'est pas à l'abri de certaines contradictions, et un certain "naturalisme conservateur" existe bel et bien. Mais voilà, on ne peut pas dire que l'écologie politique soit un courant essentiellement réac.
Certes, on pourra reprocher aux positions des Verts sur certains sujets tels que les OGM d'être mal informées d'un point de vue empirique, mais peut-on leur reprocher d'être réac ? Dans le sens où le sujet n'a rien à voir avec les inégalités sociales et qu'il y a trop d'interprétations possibles de la question - selon à qui on parle, ça peut être aussi bien l'économie responsable contre l'avidité capitaliste, que la pureté naturelle contre la corruption, que la prospérité contre la bureaucratie, que le progrès contre l'obscurantisme*** - je pense que non.


Bref, parlons un peu de José Bové. Il se dit opposé à toute manipulation sur le vivant, donc à la PMA, par opposition aux dérives auxquelles cela pourrait ouvrir la porte. Je suis forcé de constater que c'est en effet très cohérent avec son opposition aux OGM. Maintenant, gardons à l'esprit que la science à elle seule ne peut pas nous dire s'il est bon ou non d'autoriser ce genre de méthodes, autrement dit, même si José Bové adhérait au consensus scientifique sur les OGM, cela ne ferait aucune différence.

Lorsqu'il dit "je ne crois pas que le droit à l'enfant soit un droit" je pense qu'il a raison, dans un sens très littéral. Je ne pense pas que quiconque ait le droit de demander des gamètes à l'Etat pour faire un gosse, par exemple.

José Bové est-il réac sur ce plan ? Dans un sens littéral, peut-être ; dans un sens politique, pas forcément, c'est difficile à dire. On pourrait dire que sa position n'est pas discriminatoire, puisqu'il s'y oppose aussi pour les hétéros. J'aurais tendance à penser qu'elle se situe hors du clivage gauche-droite, tout simplement (cf. mon raisonnement sur les OGM).
A la limite, on pourrait reprocher à Bové d'adhérer au sophisme de la "pente glissante" :  si on autorise telle ou telle pratique, peu à peu on s'enfoncera dans l'eugénisme...

A l'appui de sa thèse, José Bové cite Jacques Testart. D'après Wikipédia, Testart est un proche de Bové, ce qui expliquerait qu'ils aient pu s'influencer mutuellement. C'est également un décroissant, raison de plus pour que Kindo ne l'apprécie pas (en ce qui me concerne, je suis moi aussi très sceptique par rapport à la décroissance, mais peut-être pas tout à fait pour les mêmes raisons, et surtout je ne la qualifierai pas d'intrinsèquement réac, cf. tout mon raisonnement ci-dessus). Autrement, je ne connais pas très bien les positions de Testart ; j'ai feuilleté son livre Faire des enfants demain en librairie, et je dirais qu'il posait de bonnes questions, sans forcément fournir de bonnes réponses (c'est ce qu'on disait aussi du FN, je sais), en particulier, son idée de résoudre des questions de bioéthique complexe à grands coup de décroissance me semble impossible ou dangereuse.
Je ne prétends pas avoir de réponses à tout cela. Mais on ne peut nier que la PMA pose toute une batterie de questions éthiques. En ce qui me concerne, je suis pour la PMA, mais favorable à une réforme de celle-ci, notamment concernant certains aspects, en tenant compte du fait qu'elle puisse être élargie à d'autres types de couples. Je devrais écrire un ou deux articles à ce sujet, d'ailleurs.

Concernant l'eugénisme... Je ne sais pas si les inquiétudes de Testart sont fondées, n'ayant pas lu son bouquin, mais selon moi, toutes les possibilités de dérives de notre société vers l'eugénisme devraient être sérieusement considérées, quand on se dit de gauche. L'eugénisme est en effet un point sur lequel les valeurs de la gauche peuvent buter, pour finir par disparaître. On l'oublie souvent, mais les partisans de l'eugénisme à la fin du XIXème siècle et au début du XXème étaient fréquemment des progressistes, et pas toujours des "darwinistes sociaux". En pratique, l'eugénisme aboutit à des situations de violente hiérarchie sociale et/ou de suppression de la liberté individuelle et à plus long terme, n'est compatible qu'avec une idéologie d'extrême-droite.
Mais même les possibilités d' "eugénisme inversé" devraient être prises en compte, parce qu'elles pourraient déboucher sur de nouvelles formes de communautarisme ; pour ceux qui se demanderaient comment l' "eugénisme inversé" peut exister, j'ai l'exemple de cette histoire d'un couple de sourds qui ont essayé d'avoir un enfant sourd, grâce à la FIV, à vérifier toutefois...


Pour conclure, j'ai l'impression que Yann Kindo, et d'autres chez les sceptiques, comprennent visiblement mal ce que signifie être écolo. Cela ne signifie pas - ou en tout cas, ne devrait pas signifier - être dans son trip et placer la Nature au-dessus de l'homme, mais simplement se rendre compte que la survie à long terme de l' humanité dépend en grande partie de l'état de l'environnement. Je ne vois pas ce que ça a de réactionnaire de lutter contre le réchauffement climatique, contre les pluies acides, contre le DDT, contre le trou dans la couche d'ozone, contre la déforestation, par exemple ; bien au contraire, je vois cela comme très progressiste !

edit : cet article d'Esther Benbassa réaffirme le soutien d'EELV à la PMA, pour qui en douterait : http://www.huffingtonpost.fr/esther-benbassa/pma-europe-ecologie_b_5265276.html?utm_hp_ref=france

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*Concernant mon rapport à l'idée de progrès, voir ces deux articles.
 **En 1975, voici ce que Lutte Ouvrière disait sur les homos : « Nous pensons que c’est la société bourgeoise qui engendre l’égoïsme, l’individualisme et finalement le mépris pour les autres et les préjugés sociaux, dont le mépris envers les homosexuels fait partie. C’est à ce titre que nous combattons ce préjugé, comme nous combattons tous les autres. Mais il y a une distance entre cette lutte sans réserve contre les préjugés et le fait de parer l’homosexualité de vertus révolutionnaires, comme l’ont fait un certain nombre de « gauchistes », et d’y voir le fin du fin de la lutte contre la morale bourgeoise, en décrétant que l’homosexualité est tout aussi « normale » que l’hétérosexualité et que qui prétend le contraire est un arriéré plein de préjugés. Cela revient à idéaliser ce qui n’est, en très grande partie, qu’un des nombreux comportements aberrants engendrés par la société bourgeoise. » Cette citation est toutefois à remettre dans son contexte (cela a été dit en opposition aux mouvement gays tels que le FHAR qui faisaient volontiers de l'homosexualité une tendance intrinsèquement révolutionnaire ; les positions des mouvements "pro-gay" n'étaient d'ailleurs pas toutes blanches non plus, beaucoup d'entre eux défendant la pédophilie, ce qui les a fait tout autant mal vieillir, pour d'autres raisons).

***et je pense de plus que ce qui fait que quelqu'un est de gauche ou de droite, ce ne sont pas tant ses positions en elles-même que les raisons pour lesquels il les défend.




2 commentaires:

  1. Il me semble que l'absence de définition de l'eugénisme dans ce post aboutit à des conclusions un peu hâtives concernant cette question - considérée sous des angles assez différents de part le monde. Peut-être en se rappelant ce que veut dire étymologiquement eugénisme on pourrait tenter de dédiaboliser ce mot, le faire sortir de sa connotation nazie, et adopter une position moins affective ?

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    1. Je crois que pour beaucoup de personnes, le terme est trop chargé émotionnellement. Et il faut aussi se souvenir que l'eugénisme a non seulement servi à justifier des horreurs, mais que c'était aussi et surtout une pseudoscience.

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