20/11/2013

Les "profondités"

J'utilise le terme "profondité" pour traduire le mot anglais deepity*, utilisé par Daniel Dennett en 2009 lors d'une conférence de l'American Atheists Institution, qui se réfère à une assertion qui paraît profonde à première vue, mais est en réalité dépourvue de sens véritable. Généralement, c'est une phrase qui peut avoir (au moins) deux significations, suivant la façon dont on la lit. L'une d'entre elles est vraie mais triviale. L'autre est fausse ou sans signification et bouleverserait notre conception du monde si elle était vraie. L'attrait initial d'une profondité réside dans le fait de jouer de façon fallacieuse sur ces deux (ou plus) significations.

L'exemple donné par Daniel Dennett est la phrase "Amour n'est qu'un mot"**. Elle est en effet vraie dans un sens très trivial, puisque "Amour" est un mot. Mais le supposé sens profond est faux, puisque "l'amour" est bien plus qu'une simple formule, dans un second sens c'est aussi une émotion, une sensation, une condition.

Il y en a beaucoup en théologie : des phrases telles que "Dieu est le Dieu derrière Dieu", "Dieu est l'être en lui-même" mais aussi des jeux de mots qui ne peuvent être faits qu'en anglais, tels que  "Good without God becomes "o" " par exemple.

C'est ce qui, coïncidentellement, nous amène à Lacan. Ses fameuses phrases, parmi les plus connues, du style "La femme n'existe pas" ou "Il n'y a pas de rapport sexuel" paraissent être de bons exemples de profondités.
Analysons la première : elle est en effet vraie à un niveau assez trivial, dans le sens où il n'y a pas d' "essence" de la femme qui pourrait recouper parfaitement tout ce que l'on peut ranger dessous, et qui existerait sur le plan matériel (ou même immatériel, ok, mais c'est à peine moins trivial, à moins d'être un platonicien hardcore). Mais à la limite, on pourrait dire la même chose d'un grand nombre d'autres concepts : c'est là où ce genre d'assertion est véritablement trivial. On voit donc que c'est totalement comparable à "Amour n'est qu'un mot", malgré la présence de l'article.
En effet, dans une seconde lecture plus littérale, c'est une phrase évidemment et outrageusement fausse, puisque les femmes existent, tout autour de nous si nous n'en sommes pas déjà. Et puis, il y a les conclusions non étayées qu'en tirent certains lacaniens et qui bouleversaient notre conception des choses si elles étaient vraies.
En tout cas, je suis sûr qu'on doit pouvoir faire le même genre d'analyse pour la seconde phrase...

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* Le terme anglais a l'avantage de "sonner" très ridicule, mais l'équivalent français que j'ai choisi rime avec "énormité", donc ça n'est pas plus mal...
**Love is just a word" en anglais ; la tendance qu'a le français à utiliser presque systématiquement l'article rend ce genre de tour de passe-passe beaucoup plus facilement repérable,. mais cela ne change pas grand chose sur le fond.

4 commentaires:

  1. Que de circonlocutions pour en arriver à attaquer Lacan... Vous avez oubliez le sens plus trivial encore, mais dans le contexte : la féministe Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe, ne fait que de parler de La femme et non pas des femmes. Lacan y répond en pointant ce qu'a d'anti-féministe de considérer une catégorie pour les femmes. On peut évidemment l'appliquer à d'autres objets, comme L'homme n'existe pas. Mais là n'est pas la question de cette citation...
    Quant aux interprétations qui en seraient faites, gardez-vous de les commenter si vous n'êtes pas même capable de (ou ne souhaitez pas) lire une citation dans son contexte.

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    1. Les interprétations que les lacaniens en font sont suffisamment dérangeantes et infondées pour que l'on mérite de s'attaquer à cette phrase. Il y a tant de livres à lire et de films à regarder pour s'en rendre compte.

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  2. Je suis intéressé de voir où serait la dérive... votre argumentaire s'apparente plutôt à "j'ai suffisamment concaténé d'idioties trouvées sur internet, ou suffisamment peu compris ce dont ils parlaient que ça mérite de fustiger cette phrase"

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  3. Toujours étonné par l'absence de mesure et de civilité des lacaniens, pour beaucoup d'entre eux, dès qu'on attaque le "maître".

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